C’est notre dernière QUEENSPIRATION de cette année 2020. Nous voulions finir, ou plutôt commencer, sur une note d’espoir, une note de changement, une note de révolution. Pour se faire, direction la Martinique, à la rencontre de Mona Mango Bambou. Cette jeune femme martiniquaise, femme artiste, femme avant tout, est l’un des nombreux visages du changement en Martinique. Dans cette interview, nous avons parlé révolution, changement de paradigme, d’art décolonisé, de femmes libres, de marronnage.

RTM | Bonjour Mona, nous sommes ravies de t’accueillir sur RTM. Quels sont les mots que tu choisirais pour t’introduire ? 

Mona | Je suis Mona. J’ai 29 ans. Je suis une femme avant tout, une femme qui cohabite avec  le vivant et dont l’africanité hurle.  Une africanité que l’on me censure sur la terre où je réside. Je suis une artiste qui se découvre. Je suis martiniquaise, bien que je mette des guillemets au terme martiniquais dont l’essence même est colonisée.

Je suis une femme en quête de liberté, d’ancrage et de réalité.

RTM | Mona c’est le nom que tu portes aujourd’hui. Ce n’est pas ton prénom de naissance, mais c’est pourtant le nom qui te permet d’être dans ton entièreté. Peux-tu nous dire quels ont été ces moments clés qui t’ont poussé à t’autoriser ?

Mona | Je me suis autorisée à être Mona, à être moi, à cette période de ma vie où j’étouffais tout simplement. Je n’arrivais plus à respirer, je ne parvenais plus à danser au rythme d’une musique, d’un son qui n’était pas le mien. Quand tu sors de ton corps et que tu prends le temps de t’observer, d’observer cette personne qui te ressemble mais qui semble être déguisée(ce que j’étais, ce que je portais, ce que je disais), tu sens que tu n’es pas alignée.

J’étais encore en période d’étude, en dernière année de Licence Marketing. Je vivais chez ma mère. L’environnement dans lequel j’évoluais, l’entreprise pour laquelle je travaillais, rien ne me permettait d’être alignée.

C’est arrivé à un moment où je n’avais plus le choix. J’avais besoin de vivre, d’exister.

RTM | Quel rapport entretenais-tu avec ton identité martiniquaise plus jeune ?

Mona | Le néant ! J’ai vécu dans un vaste rêve pendant très longtemps. Mon éveil et mon réveil ont été blogodo et tout s’est enchainé pour moi. C’était il y a 4/5 ans. Mon rapport avec la Martinique était celui de mon peuple quand je le regarde aujourd’hui, un rapport de consommatrice.

J’ai grandi avec une maman, qui comme beaucoup de femmes antillaises, était le poto mitan de la famille. Je n’ai jamais manqué de rien. Cependant en grandissant, je n’ai pas reçu les clés me permettant de comprendre mon identité et l’identité martiniquaise. Je dirai que cette découverte, elle s’est faite de manière autodidacte et surtout elle s’est faite dans la douleur. 

« Mon art, c’est mon corps. »

RTM | Cet éveil, ce réveil, quels en ont été les déclencheurs ?

Mona | Avec du recul, je pense que le premier déclencheur a été mon rapport à la religion qui a complètement changé lors de mes dernières années d’études. Comme beaucoup aux Antilles, j’ai grandi dans une famille catholique. Baptisée, communiée, la totale.  A l’époque où je vivais encore à Montpellier, j’ai commencé à m’interroger sur les liens entre religion, esclavage et colonisation, sur les richesses ostentatoires du Vatican… Plus je creusais, et plus les réponses devenaient douloureuses. Je ne comprenais pas pourquoi, malgré ce passé, mon peuple s’y accrochait autant.

Puis, je suis rentrée en Martinique. A mon retour, une amie d’enfance lançait sa marque de vêtement. A travers les shootings, les rencontres, les sujets abordés, le miroir se rapprochait de plus en plus de mon visage. C’est à ce moment où la question du colorisme est venue s’imposer à moi.

J’ai pris conscience de tout ce que je représentais au sein de la société martiniquaise, dont je n’avais pas conscience, et du mal que ça a pu provoquer autour de moi, notamment auprès de mes amies.

Toutes ces années, où j’ai été silencieuse, où mon silence a pu alimenter, nourrir ce mal. J’étais dans une bulle.

Le troisième déclencheur, c’est quand j’ai pris conscience de ce que représentaient tous les vestiges coloniaux fièrement présents sur notre île. Je prends conscience de la structure et du fonctionnement de la Martinique. Combien de fois suis-je passée devant d’Esnambuc sans savoir qui c’était ? Le jour où j’ai su, j’ai fait une dépression pendant deux semaines. Je m’en voulais terriblement.

RTM | Selon toi, comment pouvons-nous évoluer dans un environnement sans y prêter réellement attention ?

Mona | La réponse est identitaire. Tant que tu n’es pas aligné.e avec ce que tu es, avec tout ce qu’il y a autour de toi, tu pourras passer 10 000 fois devant d’Esnambuc sans que cela ne te gêne jamais. Pour voir, il faut savoir qui tu es.

RTM | Lutter, est-ce également s’autoriser à dire sans crainte ?

Mona | Nous avons en nous les traumas de nos ancêtres. Ces traumas, nous les avons reçu de manière explosive. Nous ne pouvons plus nous permettre de ne rien dire, d’être dans la tolérance. Nos parents ont fait comme ils ont pu, dans un contexte qui était également très singulier. Notre devoir à nous, c’est de faire rupture. Dire, s’autoriser à dire sans crainte participe à la révolution.

A l’époque par exemple, nos parents n’osaient pas nommer le nom des békés. Pour moi les nommer, dire qui ils sont, ce qu’ils ont fait, ce qu’ils continuent de faire, et ce qu’on leur reproche, c’est une manière de les banaliser.

Je n’ai pas peur. Nous n’avons pas peur. Dire, c’est un appel à la solution.

RTM |  Dans une interview donnée à la revue Assigié.es, tu expliquais que le mouvement RVN s’était mis en marche de manière très organique. Selon toi, quels ont été les éléments qui ont permis à chacun de sortir de la réflexion individuelle et de passer à l’action collective ?

Mona | Quand tu évolues dans des cocons familiaux, amicaux et professionnels où tu ne te sens pas à ta place, où tu ne te sens pas aligné, tu prends conscience qu’il y a un problème. J’ai pris conscience que la réflexion n’était plus suffisante, notamment lors d’une dispute avec ma mère qui découvrait mon engagement. Je me souviens de ce moment où je tentais de lui expliquer que cette société, ce modèle économique, politique, et social ne donne pas de place aux personnes comme moi. Cette place, je suis dans le devoir de me la façonner, à coup de marteau et de coutelas.

En parallèle, j’ai rencontré des personnes qui étaient dans la même énergie que moi, décidé également à bouleverser ce modèle. C’était une évidence. 

RTM | Comment qualifierais-tu le marronnage en 2020 ?

Mona | Le marronnage en 2020 est une urgence. Une urgence pour les personnes qui sont prêtes à quitter l’ancien paradigme. Une urgence pour les personnes qui ont compris que l’ancien paradigme n’existe plus, qu’un retour à l’avant Covid n’est plus possible et envisageable.

Le marronnage en 2020, c’est une opportunité que l’on se donne à soi même mais aussi aux générations futures. L’opportunité de construire un nouveau paradigme que l’on protège.

Tu imagines bien que babylone nous surveille et ne manque pas une seule occasion de nous mettre des bâtons dans les roues. Ca ne nous empêchera pas de construire !

RTM | Dans ce nouveau paradigme que vous construisez, vous repensez également l’image des femmes en mettant à mal le patriarcat à coup de coutelas et de tambour…

Mona | Ca fait partie des choses pour lesquelles on est missionnée, des engagements pour lesquels on a signé en acceptant d’être nous-même. Quand tu fais la paix avec tout ce qui est à l’intérieur de toi, le masque que le colon t’impose par force, tombe. Plus tu avances, plus tu chemines, et certaines choses s’en vont d’elles mêmes.

C’est important que l’on se positionne comme on le fait, ça permet à toutes les femmes martiniquaises, qui nous regardent, dont l’africanité est encore endormie, de se reconnaître.

C’est important que chaque femme se positionne dans son entité globale.

Ce n’est pas chose facile tout le temps, car il y a pas mal de poids sur nos épaules. Mais j’en suis contente parce que ça me pousse à creuser dans notre histoire, à aller à la rencontre de nos figures de femmes qui ne sont pas visibles, qui ne sont pas à porter de main, et qui ont fait avant nous. Je pense notamment à Suzanne Césaire qui a été ombragé par Aimé Césaire. Je n’ai rien contre Aimé Césaire, mais je suis très en colère quant à la lumière qu’il y a autour d’Aimé Césaire, quand je découvre le travail, l’énergie de Suzanne Césaire pour Tropiques par exemple.

RTM | Dans cette même interview donnée à Assiégé.es, tu dis « La spiritualité, c’est tout ce qu’il nous reste ». Quand on parle de déconstruction pourtant, la question de la religion est souvent le point bloquant. Comment se reconnecter à une spiritualité décolonisée ?

Mona | La religion est la première arme coloniale. Quand tu fais le constat de comment la société antillaise fonctionne, quels sont les vestiges coloniaux qui perdurent ? En première position : la religion.

C’est avec la religion que le colon a battu nos ancêtres. La religion a été infligée à nos ancêtres dans la douleur, la torture, la violence mais elle était également l’espoir d’une vie meilleure dans « l’au-delà ».

Nos parents vont à la messe le dimanche, comme pour s’échapper de la vie misérable qu’ils subissent la semaine (travail, difficultés du quotidien…). La religion c’est aussi un moyen d’échapper à la tristesse de leurs vies. Ce qui en fait l’arme coloniale la plus redoutable, et un sujet difficile et sensible à aborder, car la religion c’est aussi leur échappatoire. Sans ça, que leur reste-t-il ?

Au fil des années, nos populations se sont identifiées à cette religion catholique chrétienne, comme si elle faisait entièrement partie de leur identité.

Au début des boycotts, on discutait notamment de ces questions de spiritualité et de religion, et de si oui ou non, nous souhaitions en parler. On a préféré attendre. Avec le recul, je me rends compte que la question de la religion, c’est comme la question du patriarcat, de la culture du viol, il n’y a jamais de bon timing pour en parler. J’ai décidé de ne pas me censurer. Si le sujet doit être amené, il sera amené. Il va falloir que l’on ait cette discussion à un moment ou un autre.

RTM | Qu’est-ce que tu dirais au femmes qui ont peur de se rencontrer ? de se regarder dans ce quelles sont ?

Mona |  C’est une grosse pression qui pèse sur les épaules des femmes. C’est dur. La première peur que l’on a lorsque l’on regarde en soi, c’est la peur du vide, la peur de perdre. Perdre des choses qui ne te permettent pas d’être alignée, est-ce vraiment une perte ?  Les plus belles choses naissent et arrivent lorsque l’on est aligné avec soi même.

La plus belle chose au monde, mis de côté le jour où les békés ne seront plus J , c’est de pouvoir se rencontrer.

Vivre en dehors de soi, c’est nourrir d’énergies, et d’égrégores le bordel environnant. Nous sommes sur terre pour quelque chose, nous sommes chacun en mission. Regarder en soi, c’est découvrir sa mission.

Bien que regarder en soi puisse être douloureux, ce qui t’attend après, c’est une terre prête à fleurir.

RTM | Comment définis-tu l’art que tu crées ?

Mona | Mon art, c’est mon corps. Je suis éprise de certaines énergies que je dois traduire. Je n’ai pas fait d’études de dessin ou de quelconques pratiques artistiques. Mais j’ai des énergies qui me traversent et qui doivent être exprimées. Ca passe par la parole, par des textes que j’écris et que je dis.

Mon art, je le vois marron.  Si je prends la parole de cette manière là, c’est parce que je considère qu’on ne m’a pas donné la parole justement. On a eu tendance à me dire que je parlais trop, trop fort, trop gras. Ce que je dis dérange, rend mal à l’aise. Mais ça rend mal à l’aise qui ? quoi ? Les gens dans leur confort ?

Je ne demande pas l’autorisation. Je prends la parole quelque soit la forme, et j’y vais.

Je continue de creuser mes textes. J’ai envie de leur donner vie avec de l’image, de la vidéo. Mon expérience de vie, ma visualisation de l’avenir, j’ai envie de la partager. Je pense que ça peut avoir un impact chez certaines femmes. Ca peut peut-être créer certains déclics. Je prendrai la parole sous différentes formes.

RTM | De quelle Martinique rêves-tu ?

Mona | Je rêve d’une Martinique qui vit pleinement pour ce qu’elle est. On est obligé d’être indépendant pour vivre ce que l’on est. Nous ne sommes pas français. Ca n’a pas de sens. Ca n’a de sens que par la langue que je parle actuellement.

Je rêve d’une Martinique où l’art a été décolonisé. Notre art, notre histoire, notre culture se vit dehors, dans la forêt, dans la rue. On a tendance pourtant à l’enfermer. Je vais citer un artiviste togolais pour qui j’ai énormément d’admiration et de respect, Elom 20ce, qui dit que les artistes sont des alerteurs de problématiques. Je rêve d’une Martinique où on prend au sérieux les artistes, où les artistes ont la parole.

Je rêve d’une Martinique qui a bien remis les points sur les i concernant ces histoires de privilèges. J’ai un ami qui fait des lives le dimanche sur la question du retour au pays. De ce que j’ai entendu, les gens ont pas mal peur de perdre ce qu’ils ont appelé privilèges lorsqu’ils rentreront au pays.

Qu’est-ce que c’est qu’être privilégié ?

Les privilèges en Martinique sont autour de nous. Prendre le temps de se connecter à sa terre, d’aller à la mer et d’écouter manman dlo parler, d’entendre, de ressentir, lorsque tu prends le temps d’aller en forêt, de retirer tes chaussures et de sentir la terre, ça c’est un privilège. Pouvoir te connecter réellement à ton pays, il est là ton privilège. C’est d’être ici.

Je rêve d’une Martinique connectée avec ses voisins et ses voisines. La Caraïbe, c’est un continent. On a tout intérêt à déposer ce déguisement français, qui nous donne une image de super bourgeois qui se la pète. Je rêve d’une connexion avec les pays de la Caraïbe, une véritable force pour se connecter avec la terre mère.

RTM | Quand on a pour mission d’alerter, de révolutionner dans une société malade, comment prendre soin de sa santé mentale ?

Mona | Par la spiritualité. C’est en se nourrissant spirituellement que l’on parvient à marcher. Par le soin ancestral, la connexion au pays. On a tout intérêt à s’armer spirituellement quand on empreinte ce chemin. Notre spiritualité est une arme.

RTM |  Quelles sont les femmes qui nourrissent la femme que tu es ?

Mona | Les femmes libres, les femmes qui vivent la liberté. Une partie de ma mère m’a inspiré, notamment à prendre position comme je le fais aujourd’hui et à dire non à cette idée de sacrifice que la femme antillaise doit porter.

Suzanne Césaire m’inspire beaucoup dans sa perception de la Martinique, la façon dont elle manie les mots. Les femmes qui m’entourent m’inspirent. Même si ce n’est pas tous les jours faciles. On se soutient. Jay, Siméline, Alexane, les Ibeyis, KlèLo… Claudette Colvin qui, à 15 ans, a dit non, je ne me lèverai pas. Je me nourris de la liberté que je trouve chez chaque femme. Je m’inspire de bouts de chaque femme pour en faire un cocktail qui explose tout.

RTM | Et Qu’est-ce qui fait de Mona une Reine Des Temps Modernes ?

Mona | Je suis consciente des divinités qui sont en moi et qui méritent de s’exprimer librement. Je suis, pleinement. Ce qui est à l’intérieur de moi doit transpirer.

Je vis avec mon temps, et j’ai conscience de l’époque dans laquelle je vis.


Crédit image à la une : Fanm Ata & Math Explores

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici