Jessica Oublié (Auteure) – « Les femmes noires sont quasiment inexistantes dans le secteur de la bande-dessinée»

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Crédit : Elodie NOEL

Cette semaine, notre QUEENSPIRATION nous plonge dans l’univers de la BD. Elle s’appelle Jessica Oublié, elle est guadeloupéenne. Elle est née et a grandit dans l’hexagone et depuis deux ans, elle a décidé de pratiquer son art, l’écriture de bande-dessinée depuis son île. A travers l’image, l’humour et la fantaisie, elle aborde des thémat

Crédit : Vinciane LEBRUN | Portrait Jessica Oublié

RTM | Bonjour Jessica, peux-tu te présenter à nos lectrices et lecteurs ? 

Jessica | Bonjour, je suis Jessica Oublié, auteure de BD. J’ai 36 ans. Je suis guadeloupéenne par ma mère, martiniquaise par mon père, née à Paris en 1983 et je me suis installée en Guadeloupe, il y a maintenant deux ans.

RTM | Comment devient-on auteure de BD ? 

Jessica | Pour ma part, un peu par hasard. J’avais envie d’écrire le récit de vie de mon grand-père maternel, guadeloupéen, au moment où on m’a annoncé qu’il était atteint d’un cancer. A ce moment là, comme je n’avais pas vécu avec lui et que je connaissais mal mon histoire familiale, j’ai eu le sentiment que quelque chose allait s’effondrer et qu’il était nécessaire que je puisse mettre des mots sur sa trajectoire, son histoire, la manière dont ma mère était arrivée à Paris avec lui, et qui expliquait finalement comment mes sœurs et moi, nous étions nées dans la capitale.

J’ai donc cherché une forme qui me permettrait de parler au plus grand nombre, notamment à mes petits cousin.e.s.  Nous avons une constellation de vingt petits cousins sur ma branche maternelle, dont je suis l’aînée. J’avais vraiment envie que le dernier de mes petits cousins, qui avait 3-4 ans à l’époque, puisse lui aussi, le moment venu, se saisir facilement de cette histoire. Au début, j’ai pensé à une sorte de scrapbook, avec des cartes postales, des lettres, des photos récupérées dans les vieux albums de famille des uns et des autres.

En arrivant en octobre 2015 à Paris, après avoir passé un mois en Guadeloupe à collecter des témoignages, je suis passée dans le métro devant une affiche du Festival Quai des bulles, le deuxième plus grand festival de BD de France, après celui d’Angoulême. Cela m’a fait l’effet d’une révélation. « Et si c’était ça ? ». J’ai immédiatement pris un billet de train et me suis embarquée 3 jours pour Saint-Malo où j’ai rencontré énormément d’éditeurs et d’auteurs.

Tous ont été très positifs et ont accueilli mon projet avec une rélle curiosité intellectuelle, en me disant que la BD s’était investie sur différents territoires thématiques, dont la question migratoire, et que c’était un support idéal. Parmi ces éditeurs, il y avait Célina, celle qui deviendrait mon éditrice un an plus tard. A mon retour de Saint-Malo, j’ai suivi des cours en écriture du scénario au Centre d’études supérieurs d’arts narratifs (CESAN), et c’est comme ça que l’aventure de « Péyi an nou » a commencé. 

RTM | Que raconte cette première BD « Péyi an nou »

Jessica | Péyi an nou, c’est un mélange de ma petite histoire de famille. Celle de mon grand-père parti en 1974 et ma grand-mère restée en Guadeloupe. Celle de mes oncles et tantes partis progressivement les uns et les autres pour rejoindre mon grand-père. Mon histoire de famille croise celle de la migration institutionnalisée appelée BUMIDOM qui est portée dans la BD par des hommes et des femmes qui viennent de Guyane, de Réunion, de Martinique et de Guadeloupe.

L’idée était de croiser les voix des personnes qui ont vu la migration se faire, celles de personnes qui sont les descendant.e.s de cette histoire, un peu comme moi, née de l’autre côté de l’Atlantique, du fait du départ de leurs parents et grands-parents. Des trajectoires individuelles que je souhaitais également analyser à travers le prisme des sciences humaines et sociales pour dégager ce que cette migration impliquait aux plans identitaire, social, culturel, économique et psychologique. J’avais également à cœur de mettre en exergue les impacts sociodémographiques sur les territoires mères .

« Il faut repenser notre manière d’habiter la Guadeloupe afin d’être complètement des acteurs de la gestion de cette pollution. »

RTM | Quels ont justement été les impacts du BUMIDOM sur ces départements ? 

Jessica | On sait aujourd’hui, qu’avec le BUMIDOM, c’est près de 165.000 personnes qui ont quitté leurs territoires pour rejoindre l’hexagone et sans doute autant qui sont partis par leurs propres moyens dans l’élan migratoire impulsé par cette agence. Comme il ne fallait pas de visa, c’est difficile de comptabiliser l’ensemble de ces personnes. C’est le recensement qu’effectue l’INED qui nous permet de savoir, en fonction du lieu de naissance de la personne, si elle a migré.

Il y a de vrais impacts aujourd’hui sur le plan sociodémographique, dont le vieillissement de la population et une pyramide des âges inversée, avec des classes d’âges en nette diminution, et parmi elles celles concernant les persones de 20 à 40 ans. On a donc une pyramide des âges qui bientôt ne tiendra plus sur ses jambes. 

Ce qui pose pas mal de questions sur le plan économique : Qui va doper l’économie du territoire si les jeunes, qui sont les actifs nécessaires pour pouvoir développer l’économie du territoire ne sont pas présents ? 

Le vieillissement de la population, on le voit déjà, ne serait-ce qu’au niveau du schéma sanitaire régional. On n’avait quasiment pas d’EHPAD ces 10 dernières années. Aujourd’hui, on en a 15. Ça en dit long sur la manière dont nos sociabilités et nos manières d’accompagner la fin de vie vont être bousculées. 

Pendant un an, j’ai habité chez  mes grands-parents. À côté de nous, il y avait les autres sœurs de ma grand-mère. On habitait en famille. L’impasse dans laquelle j’habite, c’est l’impasse Casimir. C’est le nom de ma grand-mère. Donc, on habite vraiment les uns avec les autres. Aujourd’hui, comme les enfants sont partis, les personnes âgées ne peuvent plus rester seules chez elles. Il faut les placer quelque part et on les place en EHPAD. Ça ne fait pas du tout partie de la culture de base. C’est un des impacts visibles du BUMIDOM.

Sur le plan individuel, il y en a d’autres. Nous avons collecté tout un tas de témoignages. Certaines personnes nous ont indiqué que le BUMIDOM a été une chance, une vraie ressource pour elles, qui leur a permis de construire une vie telle qu’elles pensent qu’elles n’auraient jamais pu la construire dans leur territoire d’origine. Elles ont construit, fondé des familles, eu des emplois dans l’administration dont pour certaines ils/elles ont été satisfaits. 

Pour beaucoup d’autres, le tableau est beaucoup moins positif. Les choses ont été beaucoup plus difficiles pour les premier.e.s partant.e.s des années 1960, qui n’avaient pas de familles arrivées avant eux. Certain.e.s ont été lâché.es en pleine nature, à peine arrivé.es. Certaines femmes, après une courte “formation”, ont été dirigées vers des emplois de domestique. Ce n’était pas vraiment ce qu’elles espéraient faire. Mais le Bumidom leur expliquait que c’était une forme de tremplin vers d’autres métiers. 

© Vinciane Lebrun / Interview Jessica Oublié sur Guadeloupe 1ère

RTM | Quel regard personnel portes-tu aujourd’hui sur la Guadeloupe suite à la réalisation de ce projet ? 

Jessica | Cette BD a nourri le regard que je porte sur le rapport entre la France métropolitaine et la Guadeloupe, et la manière dont cette histoire migratoire est vécue encore comme une blessure collective, un tabou social. On n’en parle pas beaucoup dans les familles. Quand on en parle, c’est toujours assez sèchement, rapidement, radicalement. Les enfants qui sont nés en France métropolitaine ne connaissent pas toujours cette histoire-là. Aujourd’hui, ils la connaissent un peu mieux parce qu’il y a notamment eu le film de France Zobda, « Le rêve français » qui a été très bien diffusé, relayé. 

Mais globalement, les jeunes de ma génération nés dans les années 80 avaient très peu entendu parler de tout ça. Du coup, ça pose des questions sur le plan identitaire. Comment se sent-on, se vit-on guadeloupéen ou martiniquais depuis l’Hexagone, quand on a une mauvaise connaissance de l’histoire politique, culturelle et sociale de nos territoires d’origine ? 

Ceux qui partaient à l’époque n’osaient pas raconter leur véritable quotidien, ce qui n’a pas permis de ralentir la migration. Il y a eu un effet domino. On s’est limite un peu rendu complice de ces départs nombreux. Il faut aussi s’interroger sur la responsabilité que chacun a pu avoir individuellement dans la manière dont cette page de notre Histoire s’est écrite.

Certains militants indépendantistes parlaient de génocide par substitution

J’appelle ça le poids de la double peine du migrant. Quand on part, on laisse beaucoup de choses derrière soi. C’est difficile de dire que le fameux eldorado qu’on est allé chercher n’existe pas. 

Le BUMIDOM, c’est aussi une tristesse, un désarroi. Et le plus dramatique, c’est que c’est encore très vif dans les consciences, même 40, 50 ans après. Je pense que tous les documentaires, films, livres, romans sur le sujet sont plus que nécessaires pour favoriser une forme de réconciliation entre le passé et le présent, entre ceux qui sont partis, ceux qui sont restés, et ceux aussi qui sont nés de cette histoire, qui sont souvent considérés comme les « Moun vini » ou les « négropolitains » alors qu’ils ne sont que les prolongements de cette histoire-là, construits finalement à la croisée des chemins. 

« La BD permet de rendre un message complexe simple, pas simplifié, mais plus facile à intégrer. »

RTM | Tu parlais de génocide par substitution, comment se matérialise t-il aujourd’hui ? Et comment réconcilier cette diaspora ?

Jessica | Chaque année, ce sont près de 2000 à 3000 jeunes qui partent en bénéficiant des services de LADOM. Combien de ces jeunes reviennent ? Et ceux nés dans l’Hexagone, nés de la migration du BUMIDOM, combien sont en mesure de partir s’installer, d’habiter en Guadeloupe et en Martinique ? 

Il s’agit là d’un challenge à la fois politique, économique et culturel. Comment on intègre ceux qui arrivent de là-bas. Je fais justement partie de ceux-là. L’intégration n’est pas simple quand on n’a pas les codes par exemple. Il y a tout un langage à réapprendre. On ne parle de métropole – mais de France hexagonale – sans se faire reprendre. Il n’y a pas d’été ni de nord ou de sud, ce sont toutes nos représentations sur la manière de qualifier l’espace qui doivent être revues. Les intonations, les invectives, les salutations, tout est d’une extrême importance. Observer avant de se positionner ouvertement, publiquement, sur un sujet, est vraiment de rigueur. 

Il y a un travail contraire sans doute à faire chez les plus jeunes qui serait celui d’un “réapprentissage” de l’amour qu’ils/elles ont parfois, un peu, perdu pour leur territoire. Dans des pays où la question démographique est aussi importante du fait du poids de l’émigration, je me demande souvent comment les institutions, le pouvoir politique peut participer à la recréation de cet attachement au territoire ? J’ai des petits cousins qui ont 15-16 ans et qui veulent absolument quitter la Guadeloupe et c’est pareil pour le 3/4 des élèves des établissements scolaires dans lesquels j’interviens en Guadeloupe et en Martinique.

Ca me fend le cœur. Chez les plus jeunes, il y a une forme de désamour pour la terre qui les a vu naître. Le caractère insulaire d’un territoire ne peut pas expliquer à lui seul les départs aussi nombreux et la volonté de vouloir partir. 

Aujourd’hui, on est vraiment sur un changement de paradigme. J’observe que les jeunes partent pour s’accomplir, pas forcément pour revenir contrairement à ceux qui partaient dans les années 60. Et d’ailleurs, c’est la génération qu’on a vu revenir ces dernières années à la faveur d’une mutation ou après leur retraite.

Quand je vois mes cousins qui sont partis, installés en couple, mariés à des femmes de toutes origines, ils ne s’imaginent pas un instant revenir. Que restera-t-il chez  leurs enfants de leur guadeloupéanité ? Est-ce qu’ils éprouveront une forme d’attachement ou de sentiment d’appartenance à la Guadeloupe? Cela ne me parait du tout évident.

© Vinciane Lebrun / Jessica Oublié

RTM | Tu t’apprêtes à sortir une seconde BD, « Tropiques Toxiques » qui s’attaque à un sujet d’actualité, à savoir le chlordécone. Qu’est-ce qui t’a motivé à t’attaquer à ce sujet brûlant ? 

Jessica | Quand je suis venue m’installer en Guadeloupe en février 2018, j’ai découvert le Chlordécone dont je n’avais absolument pas entendu parler auparavant. J’étais venue ici pour trouver un confort familial, une qualité de vie que je n’avais pas à Paris et que j’avais eu quand j’habitais au Bénin, en République centrafricaine et à Madagascar.

A peine arrivée, j’entendais parler tous les jours, à la radio, du chlordécone, des limites maximales de résidus, d’un scandale environnemental, de dose journalière admissible, d’un poison qui s’était glissé dans les aliments de consommation… Ca m’a interpellé « Mais de quoi parle-t-on ? » J’ai eu la même torpeur que celle qu’on peut avoir aujourd’hui avec le coronavirus. J’ai eu cet espèce de saisissement et la première réaction après avoir digéré un peu ce moment d’effroi, ça a été de me dire mais qu’est ce que je fais de ça ? J’en ai beaucoup parlé autour de moi, ma famille, à mon travail, dans mon petit réseau social. Et là, j’ai découvert que les gens ne savaient pas grand-chose, au sens de savoirs concrets. Il y avait surtout beaucoup de croyances et de défiances aussi vis-à-vis des autorités sanitaires et de l’Etat.

Je me suis dit que si cette pollution est aussi durable qu’on le dit, on ne peut pas juste vivre avec sur la base de croyances. 

La question de la responsabilité est bien évidemment importante. Mais maintenant comment on fait concrètement pour vivre avec ? Que nous apprennent les recherches épidémiologiques en cours ? Qu’est ce qu’on sait ? Qu’est ce qui reste à savoir ? Et du coup, qu’est ce qu’on fait de ça pour essayer de maintenir un présent et un futur qui nous paraissent à la hauteur de celui auquel on  est légitimement en droit d’attendre ? Je n’ai pas envie d’une vie au rabais. Je n’ai pas envie de faire des enfants dans un monde toxique pour eux, où potentiellement, parce que le chlordécone est un perturbateur endocrinien,  il faudrait accepter qu’ils aient une puberté déréglée ou des problèmes de santé. Aucun parent n’espère cela, et je ne vois pas pourquoi on devrait l’accepter. 

Pour moi, il faut repenser notre manière d’habiter la Guadeloupe afin d’être complètement des acteurs de la gestion de cette pollution. C’est important d’avoir, de proposer ou de contribuer à la réflexion que beaucoup de personnes ont déjà engagée depuis une dizaine voire une vingtaine d’années sur le sujet. Après l’expérience de “Péyi an nou”, la BD  m’a paru encore une fois être le médium le plus approprié pour s’adresser au tout public et en particulier au jeune public.

RTM | Qu’est-ce que le format de la BD apporte selon toi à l’information ? 

Jessica | La BD permet de rendre un message complexe simple, pas simplifié, juste plus facile à intégrer. La BD, c’est le pouvoir des images, des bulles et des mots. On voit des choses. On en lit d’autres. On mémorise plus facilement, parce que c’est visuel.  Et même si le message que l’on a délivré est parfois un peu technique, la BD nous oblige à aller vers un français parlé, vers de l’oralité, comme si on proposait aux lecteurs d’entrer dans une conversation.

Elle me permet également à moi, en tant que “personnage-relai”, de prendre le lecteur par la main et de le guider dans sa lecture des 200 planches. Je l’amène à lire ou à circonscrire le mieux possible l’ensemble des enjeux en lien avec la problématique. La BD documentaire ou le roman graphique tel que j’espère pouvoir continuer de la pratiquer a pour moi deux super-pouvoirs: celui  d’incarnation et celui de mise en dialogue, de mise en mouvement autour d’une problématique. 

Et puis la BD, c’est aussi de l’humour, de la fantaisie, des pirouettes graphiques, des moments de tendresse qui permettent de dédramatiser de temps en temps la charge émotionnelle que comportent certains sujets, notamment celui du chlordécone. 

© Vinciane Lebrun / Intervention Jessica Oublié au Spot Coworking

RTM | Tu t’attaques à des sujets lourds, émotionnellement, historiquement. Comment gères-tu cela en tant que femme, en tant que femme noire ? 

Jessica | La question de mon genre quand j’écris Tropiques Toxiques, elle ne m’interroge qu’à moitié. Le seul moment où elle intervient, c’est quand je vois le nombre d’études faites sur le cancer de la prostate versus le faible nombre d’études sur les incidences du chlordécone sur la santé des femmes, notamment l’endométriose, la fertilité, le cancer du sein, des ovaires. Là j’ai principalement une inquiétude de type : et nous alors??

Pour « Péyi an nou » par exemple, c’était vraiment la petite fille de migrants en moi qui parle. Je découvre que je suis la petite fille d’un “immigré”, à un moment de ma vie où je tiens volontairement ces questions à distance. 

Sinon, avec un collectif de femmes noires, on a un projet d’album en cours, sur les questions que soulève le fait d’être une femme noire aujourd’hui en France. Tout part d’une discussion autour d’un apéritif, d’un partage d’expérience. En dépit de nos différences sociales, de nos métiers : avocate, sportive de haut niveau, chercheuse, auteure, on s’est aperçu que nos expériences sociales nous confrontaient souvent au même regard racisant de l’Autre. Pour lui, nous sommes noires, avant toute autre chose. 

Enfin, en tant que jeune auteure dans une profession, la bande-dessinée, où les femmes sont sous-représentées, où les femmes noires sont quasiment inexistantes, je me pose à chaque fois la question de l’intérêt du sujet que je vais proposer à un éditeur parisien qui n’est pas enclin, au premier abord, à connaitre les histoires que je vais lui raconter. Donc c’est un vrai défi à chaque fois que de se dire et de démontrer qu’un projet peut avoir un réel “caractère commercial” pour un éditeur BD parisien. Mais maintenant que j’habite en Guadeloupe, j’ai aussi envie de penser les choses autrement, de développer de nouvelles collaborations mais cela pose de facto deux questions : le marché de distribution de l’oeuvre et l’organisation d’une vraie post-publication avec des signatures en festival de BD, salons du livre et puis la question de la rétribution. Comment travaille t-on avec une maison d’édition qui fait appel aux mêmes structures que l’auteur pour financer son activité, quelle part l’auteur est-il légitime à solliciter aux partenaires de la place sans que cela n’entâche le propre budget de son partenaire à l’édition. Ce sont de vraies questions. Et pour le moment, je ne les ai pas encore réglées. 

RTM | Et enfin, qu’est ce qui fait de Jessica une reine des temps modernes? 

Jessica | Je pense que j’ai trois qualités principales : l’engagement : quand je suis sur un projet, je ne lâche rien, je donne tout, parce que j’y crois, parce que je suis persuadée de ses chances de réussite et de son intérêt pour le collectif. Et puis, je suis comme qui dirait une sorte de “couteau-suisse”, je parle plusieurs langues professionnelles, je suis autant à l’aise en situation d’intervention dans un hôpital ou un EHPAD, comme assistante dans une galerie, comme guide dans un musée, assise derrière une table de dédicaces, dans une salle de cours en atelier d’écriture avec des élèves. Et enfin, je pense que j’ai une foi de ouuuf !  Je veux pouvoir être actrice de mon territoire, de lui rendre un peu chaque jour de ce qu’il me donne au quotidien : de l’amour, du temps, de la beauté, du talent, de l’énergie. Le fait d’être complètement indépendante aujourd’hui me permet d’être dans ce rapport de “don” avec lui mais aussi avec les autres acteurs du territoire, et ça c’est essentiel pour moi au quotidien pour aller bien.

Par ailleurs, j’ai une vraie forme de reconnaissance pour la vie en général et pour les lecteurs. Ceux de “Péyi an nou” qui m’écrivent régulièrement pour me dire à quel point l’album leur a fait du bien. Et puis pour ces futurs lecteurs qui ont rendu l’aventure de “Tropiques toxiques” possible avec la campagne de financement participatif. Ils sont de plus en plus nombreux à nous suivre. On le voit sur les réseaux sociaux. Toutes ces personnes, celles que je rencontrent lors de mes recherches, elles me donnent envie d’être une femme du monde, consciente et investie dans les causes et enjeux qui touchent mon territoire. 

Mon nom “Oublié”, n’y est sans doute pas pour rien, l’avoir entendu tous les jours depuis trente-six ans doit forcément avoir eu une incidence sur mon appétit pour les formes de transmission et d’apprentissage. Mais si j’avais un voeu à faire, ce serait de pouvoir contribuer à l’écriture de ces mémoires afro-descendantes qui ont souvent manqué de place, faute d’intérêt, et qui ont parfois même invisibilisées, dans la BD française. 

Pour le moment, ça fonctionne. J’y prends beaucoup de plaisir. Alors, je ne compte pas m’arrêter de si tôt. 

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