Dossier : Les violences faites aux femmes – Guérir par l’écriture

Guérir par l’écriture

Ma vie à l’envers

J’ai commencé ma vie à l’envers : j’ai d’abord éprouvé de multiples souffrances avant de découvrir l’amour. Que dis-je ? L’ai-je seulement déjà ressenti ?

J’ai souvent été blessée quand mon âme était déjà bien fêlée. J’ai longtemps été égarée sur les sentiers de la perdition. J’ai parfois été tentée de ne plus les laisser m’approcher. J’ai rarement ressenti le besoin d’être avec eux à leurs côtés.

Quelquefois, j’ai voulu tout cesser : les attaques, les brimades, les espoirs et les racontars. J’ai pensé cesser de me battre, de pleurer puis de vivre. Mais j’ai pensé, peu après, que ma mort les réjouirait, marquerait leur suprématie.

Or, même à terre, je voulais montrer que j’étais plus forte qu’eux tous, qu’en dépit de toutes leurs menaces, je les absorbai et, de blessures, je les substituai en armure. Cette indifférence nouvelle que je leur manifestai, renchérissait leur rage, leur fureur de voir que, face à leurs attaques, je demeurai impassible, comme inaccessible.

Inaccessible ? Dans leur regard uniquement et dans l’image que je voulais projeter. En réalité, ces vocables attaquaient mon cœur qui courrait à s’endurcir pour devenir intouchable. Une hémorragie me vidait de mon humanité aux yeux de tous mais tous demeuraient aveugles, à moins qu’ils ne fussent simplement sourds à mon malheur.

C’est dans cet encaissement de coups que je me suis réduite au silence. J’ai perdu les mots pour le dire mais s’éveillaient déjà dans mon cœur les mots qui l’écriraient plus tard.

Mon mutisme n’est point voulu, pas plus qu’il ne traduit mon asociabilité. Il raconte les barrières que j’aie construites, les protections que j’érige pour ne plus laisser les choses m’atteindre et me détruire.

J’ai commencé ma vie à l’envers : j’ai d’abord souffert et n’ai pas encore été aimée. Je ne perds pas espoir, le bonheur succède au malheur, c’est inévitable. Viendra un jour où je me penserai « blessée » au passé, où je me panserai « réparée » pour la postérité. Un jour où mon sourire sera le reflet véritable de mon état-d’âme.

J’ai obtenu mon bac littéraire en juillet 2008, soit quelques temps avant la levée de mon amnésie. Je souhaitais être infirmière. J’avais raté le concours d’entrée en IFSI l’année d’avant. En attendant, je m’étais inscrite un an à la fac de Nanterre où j’étudiais l’espagnol… et m’ennuyais affreusement. C’est pour contrer cet ennui que j’ai commencé à écrire. Un roman. Il parlait d’amour, d’amis, de rêves… de beaucoup de choses qu’a en tête une jeune fille de 18 ans qui, parce que majeure, se croit déjà adulte. J’y ai mêlé une histoire d’amour fictive que j’aurai peut-être voulu vivre, aux trajectoires que mes amis et moi étions sur le point de prendre. J’y racontais certainement mes peurs face à l’avenir, l’injonction d’être adulte qui devenait de plus en plus grande chaque jour sans que je sache à quoi m’attendre, et la manière dont j’espérais ce futur qui me tendait les bras.

En toute objectivité, aujourd’hui, je peux dire que ce livre était d’une qualité médiocre, tant dans l’écriture que dans la narration. Mais mes amis avaient « adoré » et m’en ont réclamé une suite. C’est ainsi que je l’ai écrite et que j’ai été piquée par le virus de l’écriture.

Du moins, c’est la version officielle. Celle à laquelle je croyais il y a encore quelques temps.

Le thème du viol est apparu assez vite dans ce deuxième texte. Plus de dix ans après – soit aujourd’hui – je réalise que j’ai écrit ce texte précisément trois semaines après la levée de mon amnésie traumatique. Ce qui n’est définitivement pas anodin.

Je pensais écrire à la demande de mes amis, face à leurs retours positifs qui m’ont donné goût à l’écriture et à la narration. J’ai d’ailleurs narré cette histoire-là dans les quelques interviews que j’ai pu donner.

Les mots « j’ai été violée » ne veulent alors rien dire, ils n’existent même pas encore, ne coïncident avec aucune réalité de la vie d’un enfant de 7 ans.

La réalité est que m’ayant fait voler mes mots à 7 ans, à 19 ans, je ressentais cette urgence de les retrouver et de me retrouver à travers eux. Ces mots étaient tous ceux que je n’avais jamais su dire auparavant car ils me manquaient. Quand on est violée à 7 ans, on ne peut pas formuler telle quelle l’horreur « j’ai été violée ». Ces mots ne veulent alors rien dire, ils n’existent même pas encore, ne coïncident avec aucune réalité de la vie d’un enfant de 7 ans. C’est donc impossible de nommer quelque chose qui n’existe pas encore pour soi et c’est certainement cet innommable-là qui rend la reconstruction difficile, aux allures parfois impossibles.

Au-delà du viol lui-même, les mots volés vont bien plus loin. Ils emprisonnent à l’avenir toutes les souffrances, ils taisent les émotions et, avec eux, le sentiment d’existence. Le futur se conjugue en un No man’s Land, il est plat et a la linéarité d’un électrocardiogramme qui annonce une fin de vie. Il n’y a aucune sensation, aucune bonne raison de se lever le matin, si ce n’est celle que Dieu n’a pas encore pris notre âme. Rien n’est motivé, rien n’est vivant. Tout est survie.

De 2008 à 2012 j’ai écrit 5 romans. Si tôt un livre écrit, j’en commençais un autre. J’avais cette urgence d’écrire, seul moment où je me sentais en vie. Je vivais par procuration la vie de mes personnages. C’est ainsi que je ne me suis pas laissé mourir. C’est ainsi que j’ai gardé un espoir d’un bel avenir. Parce que je m’imaginais que mes histoires feraient du bien aux autres, et s’il y avait une positivité à voir dans mon viol, c’était celui d’avoir délié ma plume.

J’allais bien. Je n’essayais guère de m’en convaincre, je le savais. Dans cette étape de la survie que je n’appelais pas encore comme telle, je réalisais que :

  • J’étais vivante
  • J’avais des amis
  • J’étudiais – j’avais des projets professionnels
  • Je ne prenais pas d’antidépresseurs
  • Je n’étais pas névrosée

Vu de l’extérieur, j’étais normale. Peut-être un peu réservée. Mais on le mettait très vite sur le compte de ma timidité.

Timide moi ?

Je suis timide. Je me suis définie comme telle depuis que je ne sais plus parler, depuis que j’ai oublié tous les outils de socialisation acquis en maternelle pour m’enfermer dans un profond silence quand je suis en relation aux autres.

J’ignore si je me suis définie ainsi la première ou si l’on m’a d’abord collé cette étiquette. Je ne sais pas si c’est une vraie timidité, si c’est plutôt de la phobie sociale, si je suis une « handicapée des relations sociales » ou si j’ai simplement arrêtée de parler après que j’ai été violée.

J’avais 7 ans quand c’est arrivé, je ne me rappelle donc pas comment je me comportais avec les autres avant cela.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui et depuis toujours – du moins c’est l’impression que j’ai – être avec les autres est un vrai calvaire pour moi. Je recherche leur compagnie autant que je l’évite. Je ne suis que contradiction.

Je m’isole. Ma solitude est autant voulue qu’elle me l’a été imposée. On m’a isolée puis j’ai fini par rester seule. J’ai fini par apprécier cette solitude qui est devenue une alliée, presque une amie. Et je m’en suis fait, ensuite, des amis, des amis qui ne connaissaient pas mon secret ou l’on appris bien après. Et auprès d’eux, je n’ai su parler qu’en silence, créant de la distance à ces nouvelles amitiés où je me suis sentie étrangère.

Une fois mes études d’infirmière terminées, j’ai réalisé que je ne pourrais jamais prendre soin des autres tout en étant cabossée. J’ai pris conscience de la nécessité de soigner ce traumatisme – que je voyais comme tel pour la première fois à 23 ans – pour avancer. Je savais que tant que je ne le réglais pas, il continuerait d’y avoir des pans de ma vie que je ne maîtriserais pas, il subsisterait en moi cette sensation de ne pas être heureuse… juste à cause de lui. Et je ne voulais pas lui donner de pouvoir dans le présent. Il impactait déjà beaucoup trop ma vie sans que je ne veuille lui donner la possibilité de poursuivre à le faire.

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