De “victime” à “survivante”, il n’y a qu’une voix

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Comment confronter son agresseur quand celui ci bénéficie d’une reconnaissance sociale ? Comment donner du poids à sa parole sans se faire lyncher par les aficionados ? Où trouver la force de libérer sa parole lorsque l’on sait qu’en face la personne usera de tous les moyens possibles pour vous rabaisser, vous décrédibiliser voir même vous détruire ?

C’est une question que je me pose depuis plus de 10 ans. Il y a environ 10 ans, j’ai été violé, agressé sexuellement et moralement par mon ex de l’époque. Il était artiste. Il bénéficiait d’une certaine reconnaissance dans le milieu artistique caribéen. J’avais 16 ans au moment des faits, lui en avait 21. Je n’ai jamais osé prendre la parole car je ne me sentais pas capable de l’affronter. J’avais expérimenté son degré de folie, son degré de manipulation. Je savais de quoi il était capable pour me faire taire, pour s’assurer une image publique positive. Plus les années passaient, et moins je trouvais la force de me lancer dans une bataille que je n’étais clairement pas certaine de remporter.

Il y a quelques jours donc quand la série documentaire « Surviving R.Kelly » est sortie, les témoignages de ces femmes, victimes de R. Kelly, ont forcément résonné en moi. Je trouvais ces femmes tellement courageuses. Elles avaient le courage de faire ce que je ne suis pas certaine d’oser faire un jour : le courage de prendre la parole, de dénoncer, d’affronter celui qui avait détruit une partie d’elle même. Elles avaient le courage de dire, tout en sachant qu’ils y auraient des détracteurs qui tenteraient de fragiliser leurs propos.

Elles ont toutes d’une certaine manière récupérer ce qui leur avait été volé : le contrôle sur ce qu’elles sont et ce qu’elles veulent être.

Les femmes qui prennent la parole sont souvent questionnées quant au délai qui s’est écoulé entre l’agression et leur prise de parole. Pourquoi ont-elle attendu si longtemps ? Aujourd’hui cela fait 12 ans exactement que mes agressions ont eu lieu et je sais que je n’ai toujours pas trouvé la force de me libérer de ce poids. Je pourrai en effet aller porter plainte, il faudra alors expliquer que j’ai été violé par une personne avec laquelle j’étais couple. Il faudra accepter le regard de mon entourage. Il faudra faire face à ceux qui ne me croiront pas. Il faudra accepter de voir mon nom salit, mon passé manipulé. Il faudra confronter mon agresseur. Il faudra accepter que ce sera ma parole contre la sienne. Il faudra accepter que mon entourage entende et imagine les saloperies qu’il m’a fait subir. Il faudra également accepter qu’il y ait des chances de ne pas remporter son procès, des chances que la dite personne continue de vivre sa vie sans ne plus jamais être inquiétée. Suis-je véritablement prête à vivre cela ?

Les années ont passé et on apprend à vivre avec. Il y a des hauts et des bas. Mais on apprend avec le temps à réguler les moments de déprime et de dépression. On accepte que la personne qui nous a tant pris puisse de son côté, continuer de vivre, continuer de vivre de son art, de s’exposer, d’être au contact d’autres femmes. Que cette personne puisse se retrouver dans la même pièce que vous sans que vous ayez le droit d’exploser, de crier à haute voix que ce mec est un imposteur, un violeur. Vous le voyez bénéficier d’un capital sympathie auprès d’autres femmes et la seule chose que cela vous inspire, c’est l’envie de vous mettre deux doigts au fond de la gorge.

Je me suis sentie proche de ces femmes. Je me suis sentie proche de ces survivantes.

Ce documentaire m’a également permis de prendre conscience du besoin vitale de s’aimer intensément, profondément lorsque l’on a été victime de ce type de sévices et surtout d’apprendre à s’aimer entre femmes.

J’ai pris du temps à me rendre compte que je pouvais avoir tendance à remettre en question la parole de certaines femmes qui avaient subis des agressions alors que j’avais moi même été victime. J’avais cette petite voix qui me disait « elle exagère peut être », «  ce n’est peut-être pas vrai ». Il aura fallu un immense travail sur ma personne, sur mes propres blessures. Il m’aura fallu dans un premier temps accepter que j’avais moi même été victime et surtout que je n’étais pas coupable. Je n’étais pas responsable de ce qui m’était arrivé. Très vite, j’ai réalisé que c’est ma propre culpabilité que je projetais sur ces femmes. C’est le doute que j’avais en moi que je transférais. Accepter que l’on a soit même été une victime, que nous ne sommes pas coupables, que le problème vient de l’agresseur et non de la victime permet de se redonner confiance, de s’accorder une nouvelle forme de dignité que l’on a tendance à s’interdire. Une dignité qu’on interdit à ces autres femmes, par ricochet.

 Il n’est pas facile de se dire, de se raconter lorsque l’on sait que la première réaction en face sera la remise en question. Ce sont des milliers, des millions de vécues, d’expériences de souffrances qui sont tuent, qui sont bafoués, qui sont ignorées au détriment d’hommes protégés par une société profondément patriarcale. Mais nos paroles comptent. Elles donnent de l’impulsion à celles qui s’en inspirent, elles donnent du courage. Alors merci à ces femmes pour leur voix et je nous souhaite à toute, et surtout à moi même, de s’autoriser à faire partie de ces survivantes.

5 COMMENTS

  1. Merci d’avoir eu le courage de prendre la parole pour toi, pour nous tou.te.s. parler de violences sexuelles est toujours difficile pour des raisons que tu expliques très bien. Je te souhaite du fond du cœur de trouver l’apaisement et de guérir. Je te souhaite d’aller le plus loin possible dans ton combat, dans ton procès si tu le souhaites. Qu’importe ton choix, tu as tout mon soutien et toute ma force. Je te crois. Et je t’encourage. Sache que guérir est possible, non sans mal mais possible. Tu y as droit aussi, à la guérison

  2. Ma chère Wendie,

    Quel courage et quelle force!
    Prend le temps de guérir et de te reconstruire. Le chemin vers la guérison est long et tortueux mais il t’es fondamental.
    Je suis de tout coeur avec toi et je suis persuadée que tu réussiras à retrouver confiance et apaisement.

    Force patience et bienveillance,
    Claudy

  3. Bravo Wendie,

    Tu dois te sentir plus légère maintenant je pense.

    C’est le fait de garder le secret qui pèse lourd parfois.

    Après avoir lu ton article, je découvre à quel point tu es une femme forte et brillante!

    Ma soeur a créé un guide pour les survivantes et il m’a beaucoup aidé alors je le partage avec toi:

    https://mailchi.mp/a7096a11a613/loveuguideamour

    Keep shining Star!

    Stéphanie

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