En ces temps où des vents froids caressent nos peaux, pénétrant doucement les couches de nos vêtements toujours plus épais, j’aimerais parler d’amour et des œuvres de trois grandes femmes de la littérature noire – Ken Bugul, Fatou Diome et Calixthe Beyala. Je ne pense pas qu’il y ait une manière particulièrement colorée d’aimer, mais j’ai l’impression qu’il y a des manières pour l’écrire.

J’ai été profondément touchée par Riwan ou le chemin de sable de Ken Bugul. C’est l’histoire passionnelle d’un livre que j’ai d’abord rejeté avant d’accepter d’être prise par lui, puis éprise de lui. D’un homme qui m’a ensorcelée, d’une femme qui a scellé mes contradictions ; une Noire d’Europe, évidemment censée être instruite, une Blanche. Une moi, une nous ? De retour au pays natal, elle est forcée d’épouser un homme qui a déjà vingt-sept femmes. Elle est dessaisie de tout choix, je fus saisie par cette loi, instaurée par des parents d’un autre temps à des femmes posées par d’autres vents. Les mots couchés sur les pages, que j’ai découverts d’abord timidement puis ardemment ensuite, m’ont fait réfléchir. Ils interrogent l’amour vécu en Europe : un homme, une femme, l’exclusivité, la jalousie, la dépression, les médicaments … Ici, la polygamie est perçue comme un système salvateur, qui empêche les femmes de s’enticher d’une personne et de flirter avec le cœur brisé à chaque regard que l’autre ne poserait pas sur nous ; à s’habituer à ne pas être l’élu-e pour ne pas tomber de haut ; à ne pas se réveiller mouillé-e dans ses draps après la fièvre éphémère de l’ardente relation.

Amour et l’Europe, ennemis roucoulant en bouleversant nos routines et effleurant d’un mutin air coquin nos malheurs ? Europe, belle femme enlevée par Zeus fait délicatement écho à ce continent qui semble ravir nos ravissements, comme peut le faire penser Celles qui attendent de Fatou Diome. Un récit sur les migrants, bien trop souvent injustement attaqués. Un récit du point de vue de belles fiancées qui attendent tristement mais patiemment leurs lascifs partenaires en se demandant s’il conviendrait de se sacrifier aux silencieuses sirènes, si répétitives et absentes, sibyllines car insensées : faut-il les attendre ou continuer à vivre ? Faut-il attendre les ors promis par un fils ou un époux dont on n’a aucune nouvelle ou continuer à vivre ? Faut-il dire « je t’aime » ou cesser d’y croire ? Faut-il espérer ou cesser ? C’était si difficile d’aimer, de croire. C’était si gênant au téléphone, dans le call box de s’avouer boxée par l’intermittence de câlins jamais interminables. C’était si honteux de mêler des « Je t’aime » et « J’ai envie de toi » sublimes et précieux aux grotesques conversations gouvernées par des pièces et limitées par le tic des cartes prépayées.

« A Pantin il est plus facile de gifler une nana que je lui dire je t’aime, plus facile de la violer que de lui dire je t’aime, plus facile d’aller lui cueillir des étoiles que de lui dire je t’aime » ou le texte, qui nous accueille une fois Le Roman de Pauline de Calixthe Beyala pris par derrière, violent. Je me suis couchée avec Pauline de longues heures, dans la chaleur du lit de mon amoureux, à lire les efforts que faisait cette adolescente pour plaire, piégée dans une dichotomie mettant au centre son anatomie, son intimité : il faut rester vierge pour épouser un jeune homme, mais il faut donner son clitoris et simuler le plaisir pour rencontrer et garder un jeune homme. Il faut grossir, avoir des formes africaines ; alors on prend la pilule pour correspondre aux fantasmes que ce font ses hommes qui pourraient être ses pères, qui la violent, la violentent, la vomissent.

Je me demande, je m’interroge ; pourquoi l’amour est-il si facile à écrire, si difficile à dire ? Pourquoi ces trois romans modèlent-ils des femmes noires qui ont la force d’accomplir maintes tâches, mais pas celle d’aimer ? Pendant longtemps, j’ai cru que les « je t’aime » n’étaient que l’affaire de Blancs … aujourd’hui, cette expression ne m’est plus étrangère ; c’est une amante qui réchauffe mon cœur et mon corps, m’enveloppant dans de douces et chaudes étreintes enivrantes.

Contributrice

Astrid
Enseignante de lettres de 26 ans et amoureuse des livres, je prends plaisir à parcourir les littératures africaines et à en parler !

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