Notre QUEENSPIRATION du jour s’appelle Célia Potiron. Martiniquaise vivant depuis quelques années dans l’hexagone, elle est à l’origine de l’incontournable podcast MounWoke dont tous les épisodes sont disponibles sur le média RAK. Régulièrement, cette femme d’une trentaine d’année décortique, examine, analyse des sujets aussi bien liés à la Martinique, qu’au féminisme, ou encore à la culture noire notamment dans l’émission de radio  qu’elle co-anime, Piment. Rencontre avec une jeune femme qui s’engage par le langage.

 

 

RTM | Bonjour Célia, peux-tu te présenter pour nos lectrices et nos lecteurs ? (nom, prénom, âge, parcours, métier…)

Célia | Je m’appelle Célia et j’ai 32 ans. Je suis née en Martinique où j’ai vécu jusqu’à mes 19 ans. Je suis arrivée en France pour poursuivre mes études à l’école supérieure de commerce de Montpellier, après avoir réalisé deux ans de classes préparatoires au lycée Bellevue de Fort- de France. Depuis, j’ai vécu principalement en France, où j’habite actuellement depuis quelques années.

Je suis ce qu’on appelle une femme « noire » depuis que j’ai mis les pieds en France (lol) mais j’aime me vivre et me penser comme Martiniquaise.

 

“C’est très intéressant de voir que les problématiques d’une petite île de 1 228km² trouve écho ailleurs.”

 

RTM | Quels ont été tes premiers contacts avec l’afroféminisme et les questions liées à la communauté afro descendantes plus largement ?

Célia | Aussi loin que je me souvienne, les questions liées au féminisme, à ma condition de femme et de martiniquaise m’ont été apportées par mes parents. Engagés politiquement, ils étaient particulièrement critiques de la société en générale et de la société martiniquaise en particulier. Donc les questions de féminisme étaient présentes très naturellement dans mon environnement sans qu’elles ne soient décrites comme telles. Je me souviens par exemple, enfant marcher dans les rues de Fort de France, aux côtés de ma mère pendant la journée de lutte pour le droit de la femme ou aux cotés de mon père pour les célébrations de l’abolition de l’esclavage par exemple.

Tant que je vivais en Martinique, je me posais peu de question, voir pas de questions du tout sur mon identité. J’étais une femme Martiniquaise, descendante d’africains déportés lors de la traite négrière transatlantique. Je me découvre noire en arrivant en France à peu près en même temps que je découvre l’afroféminisme, heureusement !

Aussi, depuis mon arrivée France, je suis devenue « antillaise », terme que je n’aime pas du tout. Alors, je préfère l’idée d’être martiniquaise et d’appartenir à une des communautés d’afrodescandants de France.

 

 

RTM | Tu es la créatrice du podcast MounWoke diffusé par le média RAK. Peux-tu nous raconter la genèse de ce podcast ?

Célia | MounWoke a vu le jour quand j’ai accepté la proposition des fondateurs du média RAK Yannis Sainte-Rose et Joey Augustinien de contribuer au média qu’ils ont créé en 2017, RAK. Le choix de la contribution sous la forme d’un podcast a été très naturel car j’écoute énormément d’émissions de radio et de podcasts, en moyenne deux heures par jour depuis 10 ans. C’est un format dont je suis très familière.
Je me rappelle qu’ à l’époque, j’écoutais tard le soir l’émission musicale « Black Liste » diffusée jusqu’en 2013 sur France Inter et le dimanche soir l’émission « le masque et la plume » qui est d’ailleurs l’une des plus vieilles émissions de la radio française.

Depuis quelques années, j’écoute principalement des podcasts afro-américains comme « Still Processing » podcast du New York Time, « The Read », « The Stoop » ou « Stuff My Moma Told Me », dont je m’inspire pour réaliser Mounwoke.

Le nom du podcast Mounwoke est un calembour qui associe le mot « MOUN » signifiant les gens/le peuple en créole martiniquais et le mot « WOKE » décrivant en anglais l’ensemble des personnes comme politiquement et socio-culturellement “éveillées” sur leurs conditions. Aujourd’hui Mounwoke a plus d’un an et compte 4 épisodes (dont un à sortir en juillet 2018). Avec des invités, je traite de sujets de sociétés qui me touchent personnellement dans un contexte martiniquais.

 

 

RTM | Certaines questions abordées dans tes épisodes permettent notamment de prendre conscience du décalage qu’il peut y avoir entre une personne noire qui grandit aux Antilles et une personne noire grandissant dans l’hexagone. Comment ton identité martiniquaise s’affirme-t-elle en évoluant hors de chez toi ?

Célia | Etre martiniquaise est en moi, je ne l’affirme pas vraiment, je dirais plutôt que je le vis. Une fois que j’ai quitté le boulot, je retrouve mes amis et ma famille qui sont majoritairement martiniquais. A vrai dire, je n’ai pas beaucoup d’effort à faire. C’est quelque chose de très inconscient au quotidien mais qui devient de plus en plus conscient, notamment quand je parle de mon pays dans l’émission Piment. Ceci étant dit, plus je vis en France et plus mon identité est challengée (lol).

En traitant des problématiques martiniquaises, avec Mounwoke je m’adresse avant tout aux martiniquais.e.s. Pourtant le podcast est aussi apprécié par des noirs de France d’origine martiniquaise, entre autres, et c’est très intéressant de voir que les problématiques d’une petite île de 1 228km² trouve écho ailleurs.

 

“Je suis une femme « noire » depuis que j’ai mis les pieds en France mais j’aime me vivre et me penser Martiniquaise.”

 

RTM | Quelle serait ta définition d’une personne  « Woke » ?

Célia | Le terme Woke décrit une personne noire consciente des enjeux socioculturels et politiques inhérents à sa condition. Dans mon cas, il s’agit d’être consciente des enjeux que d’être une femme, une personne « noire », valide, cisgenre, hétérosexuelle, « occidentale » …
L’artiste martiniquais Hughes Charlec disait « Pa enmen sa yo apran ou enmen, pa rayi sa yo aprann ou rayi », ce qui signifie qu’il faut systématiquement déconstruire ce que la société nous apprend à aimer et à détester. Cela fait parti du processus d’être « Woke » selon moi.

RTM | Les podcasts séduisent de plus en plus d’auditeurs. Qu’est-ce qui t’a séduit dans le choix du format audio ?

Célia | Ce format est intéressant dans le sens où il est peu coûteux, facile à produire et à réaliser. C’est aussi celui qui correspond le mieux à mon mode de vie, je peux travailler mon podcast partout, en déplacement professionnel, en voyage, en Martinique. Selon moi, c’est aujourd’hui le format le plus intéressant quand on veut prendre la parole quand on n’est pas journaliste et qu’on a peu de moyens.

 

 

RTM | Tu es également chroniqueuse du podcast afro « Piment » diffusé sur Rinse France. Peux-tu nous présenter le concept ?

Célia | L’émission Piment, c’est La gifle d’épice pour gâter la sauce. Piment est une émission de radio présentée par Rhoda, Binetou, Chris et moi sur Rinse FM deux samedi par mois. C’est à l’aide de nos bouches pimentées qu’on va en musique à l’assaut de tout ce qui nous touche, nous parle et nous « tend les nerfs ». On y décrypte l’actualité, on parle de culture et on raconte nos expériences…

RTM | Votre équipe est composée d’africains et d’antillais. Est-ce important de pouvoir également valoriser la diversité à la fois des opinions, mais aussi des origines de la communauté afro de France ? 

Célia | Notre équipe est composée d’une camerounaise, d’un français originaire du Bénin, d’une française originaire du Mali et du Sénégal et de moi martiniquaise. Pour ma part, je fais l’émission parce que j’ai envie de faire connaître et de partager l’histoire de mon pays et ma vision de la société martiniquaise. C’est aussi comme une thérapie de groupe, une discussion cathartique qui nous permet de nous retrouver et de discuter.
En France, j’ai rarement vu une émission traiter des sujets que nous traitons.

 

 

RTM | Pour celles et ceux qui souhaiteraient se raconter ou raconter via un format audio. Qu’est-ce qui selon toi fait un « bon » podcast ?

Célia | Il a y deux aspects dans le podcast: la forme et le fond. Concernant la forme, je pense qu’un bon podcast est un podcast avec une bonne qualité de son, ce qui va dépendre en grande partie du lieu de l’enregistrement mais aussi du matériel utilisé. S’il y a du montage, c’est aussi important qu’il soit soigné pour amener du rythme par exemple.

Concernant le fond, je crois qu’il n’a pas de règles. Je crois que on peut traiter de tous les sujets tant qu’on est légitime pour le faire.

“Le terme Woke décrit une personne noire consciente des enjeux socioculturels et politiques inhérents à sa condition.”

 

RTM | Si je te dis sororité ?

Célia | Le mot est très nouveau pour moi. Je l’utilise rarement. Ceci étant dit ça me fait souvent penser à l’expression martiniquaise que je ne comprenais pas bien plus jeune mais que je comprends mieux maintenant : « Malè en Fanm, sé Malè toute fanm ». Cela veut dire littéralement que le malheur d’une femme, est le malheur de toutes les femmes. Plus précisément qu’aucune femme dans nos sociétés ne peut échapper à sa condition, qu’elles seront toutes d’une façon d’une autre victime de la société patriarcale. Et que pour tenter d’échapper à cela, nous devons nous unir et être solidaires.

Si tu devais nous citer 4 modèles d’inspiration féminins francophones ? 

Je dirais ma grand-Mère, Jeanne Sulpice, Maryse Condé, Georges Arnauld et Larha Paulin.

RTM | Quels sont tes projets à ne surtout pas manquer dans les mois qui viennent ?

Célia | Je reviens avec un dernier épisode de Mounwoke en juillet 2018 pour clôturer la saison 2017/ 2018 et je reprendrais Piment pour la deuxième saison à la rentrée de septembre 2018.

RTM | Qu’est ce qui fait Célia une Reine Des Temps Modernes ?

Célia | Que mes podcasts, mes actions et ma pensée puissent permettre à toutes les femmes martiniquaises de prendre la parole, de dire et de se raconter.

 

 

 

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