Il est une jeunesse essentiellement tournée vers l’avenir, vers le futur, vers demain, mais qui, pour autant, ne se détourne, ni ne se détache,  du passé, de l’histoire et de la tradition. Siméline Jean-Baptiste, notre QUEENSPIRATION du jour fait partie de cette jeunesse là. C’est dans le Bèlè, musique et danse martiniquaise, que cette jeune femme de 25 ans a décidé  de se réaliser…

RTM | Bonjour Siméline, peux-tu te présenter pour nos lectrices/lecteurs ? 

Siméline | Bonjour, je m’appelle Jean-Baptiste Siméline et j’ai 25 ans. Je suis artiste. Je dédie mes projets artistiques à l’élaboration de projets expérimentaux autour du Bèlè, musique et danse dites traditionnelles de Martinique, mais selon moi c’est une pratique qui se veut actuelle bien que nous l’héritions de nos anciens. Je suis professeur diplômée d’état en musiques actuelles et musiques traditionnelles. J’ai obtenu ces diplômes avec pour spécificité le Bèlè. Suite à ces diplômes j’ai choisi de pousser les réflexions scientifiques autour du Bèlè en préparant un Master musicologie Arts Caribéen. Je suis actuellement doctorante en musicologie.

RTM | Le Bèlè reste malheureusement assez méconnu hors de la Martinique. Comment pourrais-tu le définir pour celles et ceux qui ne connaissent pas ?

Siméline | Le Bèlè est de façon générale une pratique sociale, musicale et chorégraphique qui englobe une série de musique et danse, qui selon les espaces géographiques de l’ile se pratiquent de différentes façons. On retrouve donc le Bèlè du Sud, du Nord Caraïbe, du Nord Atlantique, le danmiyé, ainsi que les musiques de subsistance nommées musiques de travail qui accompagnent les agriculteurs dans leurs tâches agraires.

Historiquement le Bèlè connait 4 grandes mutations structurelles. 1848 à 1970, corollaire à l’abolition de l’esclavage. 1960 à 1980, période de départementalisation. 1980 à ce jour, période de régionalisation. 2000 à ce jour, période de régionalisation allant vers la collectivité territoriale.

Les deux dernières mutations structurelles du Bèlè se chevauchent entre elles. Symboliquement, le Bèlè se définit comme An manniè viv, une façon de vivre, de penser humanité, société, économie, travail, et réjouissance. Elle a pour valeur les notions du Koudmen (entraide), et de résistance.

RTM | Quels ont été tes premiers contacts avec le bèlè ?

Siméline | Je m’appelle Siméline en hommage à ma grand-mère de coeur Siméline Rangon qui est une Ancienne du Bèlè. Elle était chantèz (chanteuse) Bèlè. Mes premiers contacts avec le Bèlè débutent donc bien avant ma naissance dans le ventre de ma mère :). De part cette particularité, j’ai grandi avec le Bèlè sans réellement considérer cette pratique comme étant une pratique de la tradition, mais comme un vrai mode de vie. Tous les samedis nous étions en Swaré bêlé avec mes parents, quasiment chaque semaine nous étions chez Siméline. Je dirai que mes premiers contacts avec le Bèlè étaient fusionnels, mais à l’époque je ne le savais pas encore ! lol

RTM | Quelle place occupe le bèlè dans la société martiniquaise aujourd’hui ?

Siméline | Le Bèlè est actuellement dans sa phase de renarcissisation. Durant la période de départementalisation il a cessé d’être pratiqué par les Anciens et s’est réfugié dans les groupes folkloriques. Le Bèlè était mal considéré comme étant une Mizik vié nèg, que l’on peut interpréter comme un marqueur de dénigrement social et racial. Puis en 1980, les mouvements politiques indépendantistes émergent des grandes luttes ouvrières et paysannes des années 1970. Les pratiques Bèlè sont remobilisées sur le mode des soirées Bèlè, à travers le mouvement de jeunesse nommé ALCPJ (An Lot Chimen Pou La Jénès/Un autre chemin pour la jeunesse) et par le mouvement politique indépendantiste Asé Pléré Annou Lité (APAL/ Cessons de nous plaindre, luttons). Le Bèlè devient alors un emblème identitaire de singularité, fondant un projet politique d’émancipation à la France. On appellera d’ailleurs cette émergence Bèlè Renouveau.

Aujourd’hui c’est l’ensemble de la population, toute classe politique et sociale confondu qui remobilise la pratique. On observe une forte émergence d’association de Bèlè. La pratique se crée de nouveaux espaces, notamment celui de la santé, on la retrouve au bac, sur des scènes artistiques… Elle évolue avec sa société, sans se séparer de ses espaces « initiaux ».

 

“L’objectif de ma thèse est en réalité de pouvoir se réconcilier avec nos pratiques martiniquaises. J’entends par là la revalorisation du mode de vie de nos anciens à travers les rimèd razié (automédication par les plantes médicinales) notamment.”

 

RTM | Tu fais actuellement une thèse sur le bèlè et la santé en Martinique. Tu abordes notamment la notion d’art thérapie. Comment l’art peut-il soigner ?

Siméline | L’art thérapie dans le système français dissocie la musicothérapie de la danse-thérapie, la dramathérapie et l’art-thérapie. Dans mon contexte martiniquais l’art thérapie englobe tous les arts. Le Bèlè étant une pratique holistique. Ma vision du monde est différente et l’enjeu premier pour moi est de définir notre prisme. J’émet l’hypothèse que soigner par les arts ne s’arrête pas dans un environnement clinique et médicalisé. Soigner par les arts  c’est également dans notre quotidien ou dans la prévention.

On a tendance à assimiler une seule façon de définir l’art thérapie. Mon travail est de poser une approche théorique sur ce qu’est l’art thérapie en Martinique. Pour ça je fais un travail anthropologique et j’analyse la société martiniquaise d’hier à d’aujourd’hui. Je regarde notamment comment font et faisaient nos ainés, comment le système du bèlè s’est opéré également. On sait qu’il s’est construit dans les sociétés mawons, organisations sociales créées par les hommes et femmes ayant fui la société d’habitation (socle de l’organisation sociale et raciale du système esclavagiste en Martinique et en Guadeloupe). Toutes les pratiques inventées par nos Anciens ont un sens bien particulier : on trouve un répertoire pour accompagner le travail (lasotè, fouytè), un répertoire pour l’économie (bèlè samaritain) où chaque personne organise à son tour sa soirée bèlè et la présence de chacun permet de vendre à boire et à manger durant la soirée… Retrouver l’humanité face à l’inhumanité colonialiste, en revalorisant la notion du travail qui nous avait été volé par un système collectif consenti. L’objectif de ma thèse est en réalité de pouvoir se réconcilier avec nos pratiques martiniquaises. J’entends par là la revalorisation du mode de vie de nos anciens à travers les rimèd razié (automédication par les plantes médicinales) notamment.

Soigner par les arts en incluant le Bèlè dans les dispositifs de santé se pose et peut-être existe-t’-il un lien structurel entre le Bèlè et la santé ? On sait par exemple que certains pratiquants de Bèlè fournissaient des guérisseurs avec les plantes de leur jardin. Siméline Rangon était d’ailleurs connue pour sa connaissance des plantes médicinales, elle était en quelque sorte une pharmacienne dans le dispositif thérapeutique des guérisseurs. Le Danmiyé de par sa ritualisation impliquait également des connaissances et des soins.

Aujourd’hui nous observons dans le Bèlè une pratique de bien-être et de rééducation avec l’émergence du Fitbèlè et du Bèlè Fitness. Cette émergence semble au-delà du lien structurel présent, créer aujourd’hui une implication directe entre le Bèlè et la santé.

Les arts martiniquais peuvent alors peut-être aider à prévenir de certaines maladies (obésité, dépression…), nous protéger d’une industrie pharmaceutique qui nous pousse à une consommation médicamenteuse alors qu’il existe des alternatives avant d’en avoir recours. La suite de ma recherche me permettra de mettre en exergue d’autres bienfaits de nos arts dans le domaine de la thérapie en Martinique et de vérifier mes hypothèses.

 

« Faire perdurer nos traditions, c’est continuer de faire battre notre cœur. C’est continuer d’exister ! »

 

RTM | On entend souvent dire que les jeunes se détournent des traditions. Ton sujet de thèse et ton parcours nous prouvent le contraire. Et tu es loin d’être la seule dans ce cas. En quoi est-ce important de faire perdurer ces traditions ?

Siméline | Faire perdurer nos traditions, c’est continuer de faire battre notre cœur. C’est continuer d’exister ! Cependant, chaque cœur à son rythme de battement, et ça, il faut savoir l’accepter. Je considère que faire perdurer une tradition c’est également accepter que celle-ci se décline autrement en fonction de sa société. Le cas du Bèlè par exemple, il ne se pratique pas aujourd’hui comme il se pratiquait il y a 10 ans, 20 ans… Parfois il y a la crainte que les traditions disparaissent à jamais et on aborde des mécanismes de sauvegarde afin qu’elles gardent au maximum sa forme initiale. Or selon moi la forme initiale existe, mais on ne la connait pas, car les pratiques sont évolutives et rien ne reste figé. Et qu’on le veuille ou non, une société découle de son historicité. De ce fait, nous ne cesserons jamais d’exister !

RTM | Quelle place occupent les femmes dans la tradition Bèlè ?

Siméline | Elles sont essentiellement majoritaires, si bien que parfois il arrive qu’en soirée Bèlè les femmes prennent la place de l’homme afin de créer l’équilibre effectif. D’un point de vue plus anthropologique elles émergent de plus en plus dans des postes qui étaient majoritairement masculin ; elles jouent au tambour, chantent de plus en plus, et pratiquent de plus en plus le danmiyé qui est une danse de lutte.

RTM | Tu fais d’ailleurs partie d’un trio. Le trio Vaity avec lequel vous avez présenté un spectacle « Les Amazones de Matinino ». Peux-tu vous présenter et nous parler de ce spectacle ?

Siméline | Le Trio Vaïty est un groupe de 3 femmes qui pratiquent le Bèlè de scène. À nous 3, nous produisons les différentes fonctions du bèlè (chant, tambour, ti-bwa, danse) en faisant des rotations sur ces postes précités, alors que dans une formule plus classique il faut en moyenne 10 personnes afin que cela s’opère. C’est un concept qui demande beaucoup d’endurance car tout va vite. Aussi nous proposons des pièces exclusivement chantées, ou jouées au tambour, ou encore des pièces exclusivement dansées sans pratique instrumentale et du conte. Le spectacle les Amazones de Matinino est aussi un engagement féminin. La valorisation de la femme à travers son autonomie et ses compétences autres que celles destinées aux femmes habituellement dans la société. Dans notre mythologie, il est dit qu’auparavant la Martinique n’était pas l’ile aux fleurs mais l’ile aux femmes. Les hommes n’avaient pas le droit de rester sur l’ile, et lorsque les femmes étaient enceintes de garçons, les hommes les prenaient avec eux, d’où le choix également de ce titre. Nous voulions également rendre hommage à toutes ces femmes qui ont marqués notre histoire, mais qui sont très peu connu de tous, notamment Suzanne Roussi, Siméline Rangon, Lumina Sophie…

J’ai évolué très jeune dans ce groupe durant 8 ans, aujourd’hui je n’en fais plus parti afin de me consacrer à d’autres projets.

RTM | En tant que musicologue, tu es également une passionnée de chant. Tu travailles d’ailleurs un album solo. Le Bèlè sera-t-il présent sur cet album ?

Siméline | En effet il y sera ! Sur ce projet je tenterai une expérimentation de l’utilisation de la gamme Bèlè afin de créer une musique alternative dira-t-on. Je me suis imposée un cahier des charges intégrant essentiellement les notes de la gamme Bèlè et l’étude des différents rythmes de la pratique afin de créer un nouvel apport musical. Un laboratoire expérimental autour du Bèlè comme l’ont fait auparavant des groupes tels quel Bèlènou, Welto, Vaïty, Béliya, Stella Gonis, Icess Madjoumpa…

RTM | Lorsque l’on est dans une démarche de transmission et surtout de conservation de son patrimoine culturel, quelles sont les difficultés que l’on rencontre ? Quelles sont surtout les difficultés que tu as pu rencontrer ?

Siméline | Selon moi il y a une triple difficulté. La première est interne car on est face à une pratique qui est sauvegardée de façon hermétique ; La deuxième par la méconnaissance de certain qui se nourrissent toujours des stéréotypes du Bèlè ;Et la troisième, se trouve au niveau institutionnel, car encore aujourd’hui alors que la Martinique a été dirigée en alternance par des parties indépendantistes (Mouvement Indépendantiste Martiniquais) et autonomistes (Partie Progressiste Martiniquais), le Bèlè, souvent utilisé dans les campagnes électorales n’existe que par la voie discursive. Peut-être que nous gagnerions à un ancrage par des lieux dédiés réellement à cette mémoire collective, ainsi que dans la transmission. Tout ce travail s’effectue depuis de nombreuses années et fort heureusement par le tissu associatif, mais avec le peu de moyen qu’ils ont.

Les difficultés que j’ai rencontrées sont un manque cruel d’archives, mais il y a une forte émergence de travaux scientifiques autour du Bèlè avec de plus en plus de mémoire de Master et de doctorat traitant de la pratique d’un point de vue social, anthropologique et musicologique.

RTM | Comment les as-tu surmontées ?

Siméline | J’ai eu la chance d’avoir des références bibliographiques solides, mais 95% de mon travail se passe sur les enquêtes de terrain en faisant des observations participatives et passives.

RTM | Quels ont été tes modèles en grandissant ?

Siméline | Mes modèles ? Siméline Rangon, Nina Simone, Dianne Reeves, Frantz Fanon, Aimé Césaire, ma famille, les Anciens du Bèlè, pour leur force, leur sagesse, leur témérité, leur virulence, leur audace, leur résistance et leur liberté.

RTM | Qu’est-ce qui fait de Siméline une Reine Des Temps Modernes ?

Siméline | Si être une Reine des Temps Modernes inclue d’être audacieuse, tolérante, rebelle, insolemment optimiste, alors j’en suis une. Si être une Reine des Temps Modernes c’est la valorisation de soi en tant qu’individu, dans une société qui a tendance à nous dominer et à nous attribuer un rôle prédéfini sous prétexte que nous soyons de sexe féminin, alors j’en suis une. Si être une Reine des Temps Modernes c’est simplement d’EXISTER, alors j’en suis une. Une Reine des Temps Modernes qui partage avec amour sa couronne avec toutes les femmes et les hommes qui adhèrent au #KiMounManYé : SOI… dans toutes nos authenticités, différences, caractéristiques et ambivalences.

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