Artiste – peintre  d’origine guadeloupéenne, à la fois libre et engagée, Selam Heart est une jeune créatrice pleine de surprises.  Derrière ses toiles abstraites et colorées, se cache une femme humaniste, rééducatrice par son art et surtout audacieuse. Notre Queen du Jour nous raconte ses débuts, ses  « ruines  » et sa passion en quelques mots.

 

 

 

RTM | Pourrais-tu te présenter à nos lecteurs et lectrices ?

 Selam Heart |  Selam Heart, 25 ans. Artiste autodidacte, guadeloupéenne, passionnée.

Selam signifie « Paix » en amharique, un dialecte éthiopien. L’Ethiopie, berceau de l’humanité, est un pays qui me fascine depuis toute jeune. Je me considère comme une citoyenne du monde, alors l’idée d’avoir un nom qui mêle deux langues différentes en tant que Guadeloupéenne qui en parle deux autres, me plait beaucoup. L’art pour moi se veut en finalité vecteur de paix.

 

“Depuis que je me suis accordé la liberté d’avoir une vision artistique, j’ai l’impression de vivre le monde avec encore plus d’implication.”

 

RTM |  Depuis quatre ans, tu te consacres à l’art abstrait. Quelle a été la raison de ce choix ?

Selam Heart | Depuis quatre ans de manière plus approfondie, mais l’Art est loin de n’être qu’un flirt de vacance pour moi. C’est une longue histoire d’amour qui a débuté dès l’instant où j’ai pu tenir un crayon en main (rires). J’avais besoin de dire des choses autrement qu’avec les mots, ou plutôt en complément des mots. Besoin d’inviter les gens dans mon monde par le regard.

C’est pour moi la seconde langue universelle après l’Amour, sauf que ce langage passe d’abord par les yeux et le ressenti.

Je suis souvent mal à l’aise face aux codes et aux messages que la société nous renvoie constamment sur qui et comment on doit être, comment on doit construire sa vie et surtout à quel point on nous autorise à réellement prendre les commandes de nos vies.

L’Art, c’est ma façon de dire « Voilà qui je suis, dans la plus grande liberté, le plus honnêtement possible. Et personne n’est moi même mieux que moi-même. » L’abstrait c’est ce qui m’éclate le plus. Tantôt bohème, tantôt plus sombre, je me sers des contrastes qu’offre la vie. Aussi, cette technique permet de voir comment une toile peut prendre de multiples significations aux yeux de différentes personnes. Tous égaux dans la capacité de percevoir, et pourtant tant de perceptions différentes. C’est ça la force de l’homme.

RTM | Quelle a été ta plus grande motivation ?

Selam Heart |   Me rendre fière de moi, et rendre fier ma famille. Ça n’a pas été simple de prendre cette voie et de la faire accepter. Alors maintenant ce qui compte c’est de vivre cette vie avec passion et de ne pas la subir. Ce qui me motive c’est de vivre vraiment.

RTM |  Selon toi, en tant que femme, quelle place occupe l’art dans ta vie ?

Selam Heart |  Est-ce que cela paraît commun si je réponds que l’art est partout ?

Depuis que je me suis accordé la liberté d’avoir une vision artistique, j’ai l’impression de vivre le monde avec encore plus d’implication. Alors c’est sûr, il me reste encore à découvrir beaucoup du pouvoir que l’art peut avoir. Toutefois, je sais que plus je pratique, plus je m’implique dans la lutte des droits des femmes. Un pas après l’autre, une pierre après l’autre. Nous avons tous à apporter pour que ça finisse par être logique que la Femme n ‘est pas un sous-humain. Et tout ça passe par une rééducation de nos façons d’être, de parler, d’agir. Quel meilleur éducateur que l’art ?

 

 

RTM | Penses-tu qu’il existe un rapport entre ce que tu vis et ce que tu exprimes à travers ton art ?

Selam Heart |  Oui, la plupart du temps je me livre. Je peins beaucoup les épreuves de ma vie, mais pas seulement. Je m’inspire beaucoup de l’histoire des autres, d’où le fait que je favorise les échanges. Alors je me raconte et je tente de raconter l’autre.

RTM |Est-ce qu’il y aurait une limite à ton expression artistique ?

Selam Heart | En tout cas si elle existe, je ne me presse pas de la découvrir. C’est simple je ne m’impose aucune limite. Ni sur le support (des toiles, aux bois de récupération, aux plateaux, lettres, aux kwi, et aux tissus), ni sur la façon de me raconter (peinture, écriture, photos). Ni sur les techniques, art abstrait, dessin, art fluide, résine, poterie, plâtre…

J’avais pris pour habitude de m’inspirer de photographie (l’œil des photographes me touche beaucoup) et d’écrire des textes à partir de ces photos. Pour, finalement, utiliser cette inspiration pour peindre. J’ai récemment réalisé un travail de nu artistique en tant que modèle, pour introduire mon exposition.

Je vois mon travail comme un ensemble, comme un tout, c’est pour cette raison que je me vois plus comme une artiste avec toutes les possibilités qu’offre l’art, que comme un peintre.

Etre une artiste autodidacte, me permet d’être un peu touche à tout et de surtout pousser l’expérience artistique à son maximum sans me soucier des codes (encore une fois cette histoire de péter la case et faire mon monde juste à côté). Je suis alors mon propre professeur, autant exigeante que tolérante envers moi-même.

 

“J’ai pris le monde comme combat et je pense que je suis humaniste depuis très jeune.”

 

RTM |  Comment te définirais-tu: artiste engagée ou artiste libre ? Dans le cas où ce serait les deux, comment arrives-tu à gérer ces deux aspects?

Selam Heart | Peut-être que l’un ne va pas sans l’autre, en tout cas dans ma tête. Quand je fais le bilan j’ai toujours été quelqu’un d’engagé, un enfant un peu à part qui luttait pour des causes existentielles quand mes amis jouaient à « Cho tap » (rires). J’ai pris le monde comme combat et je pense que je suis humaniste depuis très jeune. Toutes les formes d’injustices me révoltent. Et la majorité des causes que je défends aujourd’hui sont celles que je défendais déjà enfant.

Je sais qu’il y a encore du travail à faire pour que mon engagement soit plus visible, mais j’aime l’idée d’avancer à mon rythme et encore une fois dans la plus grande des libertés.

Je pense qu’au bout d’un moment, l’artiste se doit d’œuvrer pour aider à améliorer ce monde. Ce n’est pas une vision utopique, mais je me dis que si l’on a les capacités de faire, d’agir, et d’élever la voix autrement ; on se doit de le faire. Je ne me suis jamais sentie aussi libre du coup depuis cette prise d’engagement envers l’art.

Est-ce que je peux résumer en disant que je suis librement engagée ?  Je vais là où j’ai envie, et je ne me retire la pression d’être là où on m’attend. En fait, m’engager artistiquement à être réellement moi-même, c’est ça la grande liberté ; et c’est ce qui me permet de vivre ces deux aspects sans difficultés.

 

 

RTM | Le 10 Mars 2018, l’exposition « Femmes et après ruine » a eu lieu en Guadeloupe. Que pourrais-tu nous dire à ce sujet ?

Selam Heart | Au cours de ces deux dernières années, j’ai travaillé sur « L’après-ruine », sur le moment après la douleur. Que ce soit des ruines personnelles, professionnelles, de santé, de cœur, identitaires, écologiques, historiques, ou de deuil; j’avais envie de rendre hommage au moment où on en sort. Chacun avec des stratégies de coping (faire-face) différentes.

J’ai une vision positive de la vie. C’était important pour moi de laisser la ruine au passé sans l’oublier et de se concentrer sur l’actuel. On est plus que nos ruines, nos vies ne se résument pas à l’impact que nos ruines ont eu sur nous.

J’ai eu la chance d’exposer sur « L’après ruine » en Janvier 2018, mais pour de multiples raisons, il me fallait développer cet aspect chez les femmes.  Grandir en tant que fille, c’est faire face à beaucoup d’agressions verbales ou physiques. C’est devoir accepter une forme d’injustice et de discriminations « parce que c’est comme ça ».

Beaucoup de choses sont faites maintenant, on est dans une approche sociétale différente quant à la place que l’on accorde aux femmes. Mais il ne faut pas oublier que c’est encore récent que les femmes et leurs droits existent sur le plan juridique. Et que dans pleins d’autres pays, encore actuellement, les choses sont loin d’avancer.  Tout passe encore par la rééducation : parler différemment à nos filles, afin de ne pas les incriminer de leurs simples conditions d’être nées femmes. Ça passe par parler différemment à nos fils aussi…

 

“On oublie trop souvent que nous sommes des éléments de nature avant tout, et que nous sommes juste des locataires de ce monde.”

 

RTM | Sur certaines de tes œuvres, tu laisses place aux Origines et à l’histoire. En quoi est-ce important pour toi ?

Selam Heart | Je suis humaniste, je crois d’abord en l’humanité. Mais la société dans laquelle j’ai grandi m’a poussé à devoir valoriser qui je suis, parce que clairement si je ne le faisais pas; personne ne l’aurais fait à ma place.

La revalorisation identitaire ce n’est pas une mode. C’est dire « je suis une femme, noire et métissée. Je ne suis pas un cliché. Et surtout respecte mon identité dans sa globalité, car je respecte la tienne ». Je suis fière de voir à quel point que l’on n’est pas prêt de fermer les yeux. Qu’on arbore nos couleurs, nos cheveux et notre culture avec fierté de plus en plus.

Alors oui c’est dommage d’avoir à dire « je suis fière d’être noire », parce que personne ne devrait avoir à être fière de qui il est. Mais ce sont de petits combats pour que, demain, on n’ait plus besoin de le dire.

L’Histoire est ce qu’elle est. Entachée et salie, mais pas uniquement. J’ai besoin qu’on la connaisse, qu’on sache d’où l’on vient et qu’on mette en valeur tout ce que l’on fait aujourd’hui. C’est loin d’être un combat communautaire, c’est humanitaire avant tout.

 

 

RTM | « Ma lumière pour ta lumière, ta lumière pour la mienne ». Explique-nous cette pensée positive.

Selam Heart | Personne n’avance seul, ne se crée seul. J’aime l’idée qu’on a tous à apporter quelque chose à quelqu’un. J’ai autant à apporter aux autres que les autres ont à m’apporter. C’est dans le collectif que nos victoires prennent sens. Quand je vois la réussite des autres, c’est aussi la mienne. Il ne faut pas avoir peur d’encourager, de soutenir, d’aider. On a tellement à apprendre les uns des autres, encore faut-il vouloir s’écouter .  Comme on dit chez moi « sé yenn a lot ». Merci d’ailleurs à toutes ses lumières qui m’ont permis d’évoluer un peu plus dans mon art.

RTM |    Le monde, aussi complexe et grand qu’il puisse être, influence-t-il tes œuvres ?

Selam Heart  | Totalement. Citoyenne du monde. Chaque culture, chaque langue, chaque paysage fait partie du tout. Le monde c’est nous. Aucune culture n’est plus importante qu’une autre. Toutes méritent d’être en lumière.  On oublie trop souvent que nous sommes des éléments de nature avant tout, et que nous sommes juste des locataires de ce monde. Quand la nature reprend ses droits, nous sommes surpris. Il faut rester humble devant la nature, en prendre soin. Je peins la nature, sans cesse, pour lui rendre hommage. Et je rêve de peindre partout dans le monde.

RTM |   Finalement, que dirais-tu aux jeunes artistes peintres qui font leurs premiers pas dans le monde artistique ?

Selam Heart | Je leur dirais de ne pas oublier que leurs valeurs ajoutées c’est eux-mêmes. De s’inspirer de qui ils sont vraiment, pas de la version édulcorée. De ne pas hésiter à travailler sur eux, justement, pour offrir un travail le plus honnête possible. Aimez ce que vous faites et ne cherchez pas l’approbation des autres. Vous n’avez besoin que de votre propre approbation sur un travail qui est votre. Toutefois, acceptez l’aide des autres. Soyez indulgent avec vous-mêmes. N’ayez pas peur de vous tromper, voir même de vous contredire. C’est comme ça qu’on avance. Servez-vous de la peur comme moteur, et rêvez grand de la vie qui est la vôtre.

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