Elle s’appelle Sephora Joannes. Une jeune martiniquaise qui inspire et respire la créativité, le talent et la singularité. Une singularité qu’elle a su se construire en puisant dans son histoire, dans l’histoire de cette Afrique, ou de ces afriques, qui encore aujourd’hui restent grandement méconnues du grand public. Notre Reine Des Temps Modernes de la semaine, artiste capillaire plasticienne risque bien de vous faire voyager.

Wendie : Bonjour Sephora, tu es ce qu’on appelle une artiste capillaire, plasticienne spécialiste du cheveu crépu. Qu’est-ce qui t’a poussé à t’orienter vers les cheveux afros ?

Sephora – Mon retour au naturel m’a fait changer mon rapport à l’esthétique, à la beauté. Lorsque j’ai coupé mes cheveux, j’ai redécouvert mon cheveu. Je me suis rendue compte de sa force. J’ai découvert une masse que je pouvais sculpter. Avec ma formation en sculpture, j’ai tout de suite été inspirée. J’ai commencé à m’intéresser aux coiffures ancestrales africaines et c’est à ce moment là que j’ai eu le déclic.

Wendie – En 2012, tu organises ton premier défilé de coiffure afro. Ces événements n’étaient pas du tout à la mode à ce moment là. Comment ça s’est passé ?

Sephora – En 2012, je cherchais à savoir ce qui se faisait dans la capitale à ce sujet. En Angleterre et aux Etats-Unis, je trouvais à foison d’informations mais en France, à Paris, il n’y avait rien. Je décide donc d’organiser mon premier défilé de coiffure afro.

Je me revois arrivée à Bastille avec les croquis réalisés par ma collaboratrice Claire Laura, une graphiste et illustratrice de talent. J’étais à la recherche d’un lieu qui pourrait accueillir le défilé. J’enchainais les réponses négatives car personne ne s’y connaissait. Et finalement, le propriétaire du Café créole a décidé de me laisser carte blanche pour mon événement.

J’avais une petite communauté qui me suivait sur Facebook à l’époque et qui a répondu plus que présent à l’événement. Au final, l’endroit s’est révélé trop petit, le défilé a dû se dérouler en extérieur, dans la rue. Il y avait les passants, des caméras, des photos. C’était fou.

C’est véritablement ce défilé qui a déclenché ce que j’appelle ma carrière artistique.

Wendie – À quel moment as-tu décidé de devenir une artiste ? En considérant que cela se décide.  

Séphora – Il n’y a pas un jour où je ne fais pas de l’art. Depuis petite, j’ai toujours pris des pinceaux, j’ai toujours peint, redessiné des mangas… Mon père est peintre en bâtiment donc il y avait toujours de la peinture à la maison. Mon père adorait récupérer des objets, en faire des installations. Ma mère, elle trouvait que c’était du bordel. Lol

Mon père est un homme qui aime les couleurs, il m’a beaucoup inspiré. Je pense que c’était totalement logique pour mes parents que je m’oriente vers un parcours artistique. Je suis née comme ça, c’est dans mon ADN.

Wendie – Ta famille t’a telle autant soutenu en ce qui concerne la coiffure ?

Séphora –  Pour la coiffure, c’était plus délicat. Je me souviens quand j’étais en troisième, j’avais mis comme premier vœu « coiffure ». J’étais une très bonne élève à l’école et les professeurs de l’époque essayaient de m’expliquer que c’était un sous-métier. Coiffeuse, c’était pour celles qui ne réussissaient pas à l’école. Je me suis donc orientée vers une seconde générale que j’ai redoublée, et ensuite je me suis mis orientée vers l’art plastique. La coiffure m’a rattrapé par la suite, mais c’est ce que j’ai toujours voulu faire.

Wendie – Qu’est ce qui te plaisait dans le métier de coiffeuse ?

Séphora – J’aimais le cheveu. J’aimais le tresser, le natter. J’aimais la matière. C’est surtout la matière qui me plait, plus que la coiffure. Mon rapport au cheveu est assez particulier. Le cheveu, c’est de la matière brute que l’on peut sculpter.

Wendie –  Peux-tu nous en dire plus justement sur ton approche du cheveu afro?

Séphora – Je suis une coiffeuse mais je reste fondamentalement artiste dans tout ce que je fais. Mes clientes le savent. Quand je coiffe quelqu’un, c’est une artiste qui les coiffe : dans mon approche, dans ce que je vais faire, dans les conversations qu’on va avoir.

Pour moi la coiffure est un moment de bien-être, c’est un moment de reconnexion avec soi même. C’est un moment où même le tressage agit sur soi. Quand on sort de chez le coiffeur, on doit se sentir mieux. Et pour moi une coiffeuse dans le paradigme africain, ce n’est pas une coiffeuse mais une artiste qui connait le cheveu et qui rend service à sa communauté. C’est une personne éclairée, quelqu’un qui a de la science, de la connaissance. C’est malheureusement quelque chose qui se perd mais que je souhaite remettre au goût du jour.

Wendie – Comment s’est effectuée la transition lorsque tu es passé au naturel ?

Séphora – Cela a été progressif. Je pense que je suis encore dans cette phase. Mais ça a complètement changé ma manière de voir les choses, de voir le monde. J’ai appris et j’apprends à découvrir la richesse de notre histoire, de notre culture, la richesse du cheveu afro. On nous a toujours dit que nos cheveux étaient « incoiffables », qu’ils étaient « moches » alors que c’est tout l’inverse, ils défient la gravité. Je fais en sorte que mon approche du cheveu permette de restaurer cette vérité sur le cheveu naturel, de revaloriser notre culture.

Wendie – Qu’est ce qui inspire ton travail ?

Séphora – Mon quotidien, mes recherches, les chiffres, les lettres, les maths aussi. La science. Je suis un peu une coiffeuse geek. (rires)

Wendie –  Si une cliente souhaite se faire coiffer par Sephora Joannes. Comment doit-elle procéder ?

Séphora –  Elle prend rendez vous. Je me déplace à domicile ou elle vient au salon. Il faut savoir que je ne travaille jamais à partir d’une image ou d’une coiffure que je n’ai pas faite ou réalisée. Pour moi les images ont beaucoup de sens.

Wendie – Qu’est-ce que tu penses du mouvement nappy aujourd’hui?

Séphora – Lorsque je suis revenue au naturel en 2009, le mouvement « nappy » a été très libérateur pour moi. Il permettait à des femmes d’assumer leur cheveu naturel grâce notamment à Internet et à toutes ces blogueuses américaines. On ne pouvait pas rester insensible à ce mouvement lorsque l’on voyait toutes ces images puissantes de femmes noires avec leurs cheveux naturels qui défilaient.

Mais depuis quelques temps, je trouve qu’il s’agit d’un mouvement qui devient de plus en plus sectaire. C’est devenu du « suivisme » auprès des américaines. Il n’y en a que pour le marketing et je trouve que ça dessert la cause. C’est la raison pour laquelle je ne me dis plus nappy aujourd’hui.

Le « nappisme » pour moi, c’est juste une porte. On entre, on regarde ce qu’il y a et on ressort. Porter ses cheveux n’est pas quelque chose de particulier, ce n’est pas quelque chose qui fait de vous un être original.

Wendie – Quelles sont les difficultés que tu as rencontré pour pouvoir devenir la Sephora d’aujourd’hui ?

Séphora – Si j’en suis là aujourd’hui, c’est à cause ou grâce à toutes les galères que j’ai affronté pour trouver du travail. J’ai très vite compris que ce n’était pas pour moi. J’avais l’impression que mes ancêtres me disaient « arrête, ce n’est pas pour toi». Quand je dis mes ancêtres, je l’assume totalement. Il s’agissait véritablement d’un appel intérieur, qui vient de soi-même. A chaque fois que je postulais dans une boîte, j’avais l’impression de dire « ne me prenez pas».

Je suis passé par de grosses phases de dépression, des phases où je me demandais : «  à quoi on sert? ». A chaque fois, c’est dans la coiffure que je reprenais une bouffée d’air. Tout ce que je faisais dans la coiffure avait l’air de briller sans que je ne fasse beaucoup d’effort.

Donc au fur et à mesure, je me suis dit qu’il était temps d’arrêter de me forcer à être celle que je ne suis pas. A rester dans un moule où je ne rentrerais pas dans tous les cas.

Wendie – Comment prend-on conscience qu’il faut arrêter d’essayer d’être quelqu’un d’autre que soi ?

Séphora – On sait parce que dans la vie contrairement à ce qu’on nous a dit, il n’y a pas de hasard. Tout a du sens. Il faut apprendre à sortir de son corps et prendre du recul. Il faut être honnête avec soi. C’est un éternel dialogue avec soi même.

Grace à la coiffure, j’ai pu compter sur beaucoup de gens bienveillants. Ce n’est pas une question d’argent, c’est une question d’énergie qui fait que l’on continue. Cette énergie là, elle me nourrit, elle me grandit.

Je pense qu’il faut que, dans notre communauté, nous arrêtions de nous mentir à nous-mêmes. Il faut que l’on commence à accepter ce que l’on est pour pouvoir accepter cette force. Il faut le reconnaitre et l’assumer. C’est une grosse responsabilité.

Wendie – Quel a été ou quels ont été tes modèles de vie ?

Séphora – Dans la vie, j’en parle très rarement, c’est ma mère. Elle a élevé 5 jeunes femmes. Elle l’a fait d’une main de maitre.

Ma mère m’a raconté des choses totalement délirantes, féeriques, mystiques, magiques. Elle a réussi à me garder dans ces images imaginaires qui sont imprégnées en moi. Il y a aussi mes professeurs, j’en ai eu certains comme mentor. Je me souviens d’un prof qui me disait « quoique tu fasses dans la vie, n’oublie jamais d’être un artiste ». Je suis coiffeuse mais je n’oublie pas d’être une artiste. Cette phrase m’a marqué.

Il y a Angela Plummer à Londres. Elle crée des tenues en fibre capillaire. Son travail est juste magnifique. J’ai eu la chance de la rencontrer au Salon « Boucle d’Ebene », il y a 2 ans. Quand je l’ai vu, je suis littéralement tombée et j’ai failli ne pas me relever. Cette femme a vraiment changé ma vie. Je me suis dit que c’était possible.

Wendie – Tu parles beaucoup de l’image. J’aimerais que tu m’en donnes ta définition. Qu’est-ce que ça représente pour toi ?

Séphora – Pour moi, l’image est un élément graphique qui permet de se reprogrammer ou se déprogrammer. Réactiver des choses positives ou négatives chez des gens. C’est d’ailleurs sur cela qu’est basé le marketing. L’image est un peu une forme de manipulation de l’esprit. Il faut les manipuler avec bienveillance.

Les images ont un impact sur notre vision de la beauté, sur comment nous nous voyons nous-même. Je n’en fais pas à tire larigot car il faut le faire bien.

Wendie – Et si tu devais donner un conseil à une jeune femme qui souhaite se lancer, quelque soit le domaine mais qui hésite. Quel serait ton conseil ?

Séphora – « Just do it ». Ne commences pas, fais seulement. J’avais un prof qui disait que « c’est dans le faire qu’un artiste trouve son discours ». Tant que tu n’as pas mis un pied devant l’autre, tu ne sauras pas comment sera la marche. Tu ne sais pas, il faut vraiment faire et après prendre de la distance pour voir ce que tu fais. C’est vraiment mon travail qui me permet d’avoir le discours que je tiens aujourd’hui.

Tu ne peux pas à aspirer à être, on est. On n’aspire pas à être coiffeuse, on coiffe.

Wendie – Comment parviens-tu à assumer ta place de femme et ta féminité dans la société actuelle ?

Séphora – Je pense qu’il s’agit d’un gros travail sur soi. Etre une femme, c’est divin. C’est puissant, c’est porter une intuition très forte. C’est avoir une vision du monde complétement différente des autres. C’est supporter la douleur plus que n’importe qui. C’est une puissance qu’il faut accepter. Dans tous les sens du terme car c’est une puissance qui fait peur.

Il faut juste l’accepter. Se regarder dans le miroir et se dire « ok, je suis comme ça. Je suis la mère de l’humanité ».

Pour moi, ça ne s’assume pas. Ça se vit. C’est gros. J’appelle mes modèles mes « Haara Queens » et mes clientes aussi. Quand on prend conscience de ce que c’est une reine, on acquiert beaucoup de responsabilité. On est reine quand on est à la maison avec son roi et ses enfants. On porte quelque chose.

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