Née à Montréal de parents haïtiens, Mélissa Laveaux grandit à Ottawa avant de venir s’installer en France à l’âge de 23 ans pour poursuivre son rêve de carrière musicale. A aujourd’hui 33 ans, notre QUEENSPIRATION du jour est une guitariste et auteure-compositrice confirmée, qui compte déjà 2 albums à son actif.

Le 2 février prochain, la chanteuse canadienne afro féministe sortira son nouvel album, Radyo Siwèl, un hommage au patrimoine musical d’Haïti, emprunt d’influences caribéennes, pop et folk.

 

 

RTM | La musique a t-elle toujours été une évidence pour vous ? 

Mélissa | Mes parents ne voulaient pas que je sois musicienne. Ma mère trouvait que je chantais mal. Mon père, lui, considérait la musique comme un hobby. Je prenais quand même des cours de guitare car mon père étant mathématicien pensait qu’il s’agissait d’un bon moyen de me rapprocher des sciences.

J’étais une petite fille assez rangée, qui ne voulait pas décevoir ses parents. Je me suis donc rapidement orientée vers des études de médecine.

C’est en arrivant à la fac que mon champ des possibles s’est ouvert.

J’ai découvert un nouveau monde, des étudiants venant des quatre coins de la planète, de nouveaux horizons, de nouvelles cultures. C’est à cette période que j’ai réalisé que je ne voulais pas devenir médecin. Je me suis très rapidement réorientée vers des études en philosophie appliquée, ce qui me correspondait plus.

Je faisais déjà de la musique mais essentiellement de manière bénévole. Mes premiers concerts, je les ai fait pour collecter des fonds pour la cause des femmes à Ottawa.

Je ne me pensais pas assez bonne pour faire de la musique professionnellement, jusqu’à ce que je reçoive plusieurs emails de ma maison de disque actuelle sur Myspace me disant que ma musique les intéressait. Je n’y croyais pas au début. J’ai pris le temps de faire mes recherches, et je me suis rendue compte qu’il s’agissait de vrais professionnels. Ca a été mon déclic. Il fallait que la lumière soit réfléchit par une tierce personne. J’avais 22 ans à cette époque. Et à 23 ans, j’ai pris la décision de tenter ma chance en venant m’installer en France.

 

 

RTM | Comment saviez-vous que vous preniez la bonne décision, en quittant le Canada à 23 ans pour vous installer loin de votre famille ?

J’ai effectué mon dernier semestre universitaire en faisant des allers retours entre Paris et Ottawa. C’était une période très épuisante, où je devais alterner entre la musique et mes études. J’étais étudiante fonctionnaire à l’époque. Je me suis dit « Ok this is happening », le jour où j’ai refusé un poste à 50K l’année, proposé par mon ancienne responsable pour poursuivre en Master. Je voulais partir m’installer en France et devenir bohémienne (rires).

Plus jeune, je me projetais beaucoup. Je me disais qu’à 25 ans, je serais mariée, que j’aurais 5 enfants entre mes 25 et 32 ans… Je n’ai pas exactement cette vie là. C’est la « desh » (sourire). Mais je suis beaucoup plus heureuse que je ne l’étais à cette période. A chaque fois que j’ai voulu faire en fonction des autres et de la société, j’ai été malheureuse. Il fallait que je trouve autre chose. Cette autre chose, ça a été de suivre mon instinct et de prendre des risques.

 

« Mais se perdre, permet également de se retrouver. »

 

RTM | En quoi ce départ vous a-t-il rapproché ou éloigné de votre culture haïtienne ?

Mélissa | Etant née à Montréal et ayant grandit à Ottawa, Haïti m’a longtemps semblé très éloignée et distante. Je n’ai pas non plus pu créer ce lien via mes parents car nos rapports se sont tendu, très rapidement, en raison de mes choix de carrière, de mes choix de vie, qu’ils n’ont pas su accepter. J’ai donc perdu ce point d’accès direct à ma culture haïtienne.

Le fait de partir, et de venir m’installer en France m’a un peu perdu. La France n’étant pas un pays facile à intégrer. Mais se perdre, permet également de se retrouver. C’est un sujet que j’aborde dans mon précédent album « Dying is a Wild Night », ces petites morts qui te permettent de te métamorphoser, afin de mieux résister à ton environnement.

Me perdre m’a permis de me rapprocher d’Haïti. Je savais que mes parents n’allaient pas me permettre de créer ces liens, j’ai donc décidé de faire mes propres recherches, de retourner en Haïti seule. Pendant longtemps, je pensais que je n’étais pas légitime d’y retourner.

 

 

RTM | Qu’est-ce qui vous a permis de vous réapproprier votre histoire ? A quel moment vous êtes vous dit « Je suis légitime » ?

Mélissa | Lors d’une énième période de dépression profonde. Me pencher sur mes origines m’a beaucoup aidé à sortir la tête de l’eau. La dépression est rarement ponctuelle, elle est souvent multi générationnelle.

Je me suis intéressée au passé de ma mère, de ma grand-mère pour comprendre d’où venait ce cycle de dépression afin de mieux le déconstruire. J’ai énormément appris simplement en lisant sur Haïti et je continue d’apprendre.

RTM | Votre nouvel album qui sortira le 2 février prochain s’intitule Radyo Siwèl. Vous y interprétez des airs de résistances de la période de l’occupation américaine en Haïti (1915 – 1934). Pourquoi avoir choisi cette période en particulier ?

Mélissa | Cela fait 104 ans que les américains ont atterrit en Haïti. Avec la montée de Trump et tout ce qui se passe actuellement, je me posais beaucoup de questions sur la « globalisation », sur le fait que les américains aient des bases militaires aux quatre coins de la planète mais surtout qu’il n’y ait aucune base militaire étrangère sur le sol américain. Au final, cette période de l’histoire haïtienne n’est pas unique à Haïti, elle est commune à l’Amérique du Sud, aux Antilles et à d’autres pays sur le globe.

En m’intéressant à ces périodes de colonisation et d’occupation, j’ai découvert comment le peuple haïtien avait résisté pour conserver ce que les occupants ou les colonisateurs essayaient d’estomper, surtout au niveau de la culture. Je m’intéresse particulièrement aux questions de genre et de sexualité. Avec l’arrivée des américains et du christianisme, le vaudou a perdu du terrain mais n’a pas disparu grâce aux différents actes de résistance. Mais l’occupation a eu de réelles conséquences quant à la définition du genre et de la sexualité en Haïti.

 

« Le féminisme « mainstream » promeut l’égalité, mais l’égalité ne suffit pas. »

 

RTM | Vous n’hésitez pas à vous définir comme afro féministe. Vous sentez vous en résistance ? 

Mélissa | Je pense que c’est évident. Si tu n’es pas entrain de résister, c’est que tu n’as pas envie de vivre. Le féminisme « mainstream » promeut l’égalité, mais l’égalité ne suffit pas. Nous ne partons pas tous avec les mêmes chances, les mêmes opportunités. Ce que j’aime avec l’afro féminisme, c’est qu’il se base avant tout sur la justice, il demande l’équité et non l’égalité. « Nobody’s free until everybody ‘s free ».

La diversité est essentielle, la diversité des voix, des expériences, et c’est ce qui nous manque malheureusement aujourd’hui notamment au niveau de la représentation politique.

 

 

RTM | Vous avez récemment dévoilé la couverture de votre nouvel album. Pouvez-vous nous en parler ?  

Mélissa | Pour cette couverture, je voulais travailler avec Tessa Mars, une artiste peintre plasticienne haïtienne basée à Jacmel. Je lui ai envoyé mes chansons qu’elle connaissait déjà car elle est née et elle a grandit en Haïti. Elle a été très touchée par la chanson « Nan Fon Bwa » qui est devenu le premier single de l’album. Nous avons beaucoup discuté des raisons qui me poussaient à faire cet album, mes inspirations, mon besoin de retourner aux sources.

Il lui semblait évident que la couverture devait représenter un personnage de « Gran Bwa ». Gran Bwa est une divinité arbre dans le vaudou haïtien, l’équivalent de Saint-Sébastien dans la religion catholique. Cette divinité est en communion permanente avec les ancêtres et le monde des vivants. Il est le maître de la forêt.

Radyo Siwèl incarne mon retour aux sources, ma connexion avec mes aïeux, ceux qui ont été avant moi.

RTM | Vous souhaitez qu’une partie des bénéfices de cet album permettent d’aider des artistes féminines haïtiennes. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Mélissa | Je n’ai pas grandi avec ce patrimoine musical et je trouve ça injuste de pouvoir faire avancer ma carrière avec des chansons qui viennent d’un pays où je n’ai pas grandi. Bon nombre d’artistes d’Haïti chantent ces chansons depuis leurs plus jeunes âges et n’en tireront jamais un centime.

Lors de mon dernier voyage en Haïti, je discutais avec plusieurs musiciennes des difficultés que l’on peut rencontrer lorsque l’on est une femme et qu’on évolue dans l’industrie musicale là bas. Le harcèlement est chose commune dans ce milieu, que ce soit en Haïti, en France, au Canada ou ailleurs. Surtout lorsque l’on est jeune et que l’on ne connait pas encore tous les rouages du métier. Il peut y avoir des abus à tous les niveaux.

Mon idée est de créer un réseau de femmes qui pourraient échanger entre elles et s’alerter des programmateurs tendancieux, des ingénieurs sons peu professionnels, ou encore des studios à éviter afin que tout le monde ait l’information.

Si j’ai l’opportunité de pouvoir avancer, je ferai mon possible pour ne pas être la seule.

 

« C’est ça pour moi la femme haïtienne. Une femme qui parvient à faire 1000 avec 0. »

 

RTM | Si je vous dis « femme haïtienne », quelles sont les images qui vous viennent en tête ?

Mélissa | Quand je pense à une femme haïtienne, je pense à ma mère, aux femmes de ma famille. Des femmes pleines de classes, qui sont toujours aux commandes. La botte secrète de la famille. Je pense à un mélange entre Emeline Michel et Suzanne Comhaire-Sylvain.

Je me rappelle d’une anecdote. Un jour, je discutais avec une amie à qui je racontais, avec beaucoup d’émotions, le parcours de mon père qui vient d’une famille très humble. Je lui disais : « tu te rends compte, ma grand-mère a élevé mon père avec zéro sous. Elle a pourtant réussi à l’inscrire en école privée, tout en étant elle même illettrée ». Mon amie m’a regardé et m’a répondu : « So what ? That’s every haitian women ! ».

C’est ça pour moi la femme haïtienne. Une femme qui parvient à faire 1000 avec 0.

 

 

RTM | Vous préparez également une pièce de théâtre qui tisse des liens entre deux divinités vaudous : Mami Wata (Afrique de l’ouest) et LaSiren (Haïti). Que vous inspire ces deux divinités ?

Mélissa | Il s’agira d’un spectacle dramatique faisant en effet le lien entre deux divinités Vaudou, Mami Wata et LaSiren. Je m’intéressais à l’histoire de femmes fortes. J’en suis venue à l’histoire des sirènes. Une mythologie commune à toutes les cultures. En faisant mes recherches, je me suis naturellement intéressée à Mami Wata, une divinité aquatique du culte africain Vodun. En Haïti, nous avons LaSiren, son équivalent. Je trouvais fascinant que le mythe ait traversé l’océan et que ces histoires soient communes à ces deux parties du globe.

Ces deux divinités incarnent le rôle de muse pour beaucoup d’artistes. Des muses dont on ne parle pas, des muses sans voix, des muses qui inspirent, apportent le succès tout en restant dans l’ombre. Alors, j’ai décidé de leur donner la parole.

Je me suis imaginée que Mami Wata était en fait une mémoire ultime, une mémoire qui retrace l’histoire, qui éveille la mémoire des artistes pour qu’ils produisent des œuvres d’art mais qui tuent ceux qui ne parviennent pas à représenter le monde tel qu’il devrait être.

Les deux premières représentations auront lieu au théâtre du Tarmac le 14 et 15 juin prochain.

RTM | Qu’est-ce qui fait de Mélissa Laveaux une Reine Des Temps Modernes ? 

Mélissa | I am tired (sourire). Une Reine Des Temps Modernes, c’est une « Boss Ass bitch ». Elle est sur tous les fronts. Elle soutient ses sœurs. Elle supporte quoiqu’il arrive car nous sommes toutes un peu dans la merde. Le « Ride or die bitch » devient le « Ride or die chick ». On a besoin de se protéger.

Ce qui fait de moi une Reine Des Temps Modernes, c’est le fait d’avoir décidé d’être plus gentille avec moi même, d’avoir adopter le self-care.

Je suis une Reine Des Temps Modernes fatiguée qui a besoin de faire une sieste.

 

 

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