La dissociation, l’amnésie traumatique et l’anesthésie émotionnelle sont des phénomènes qui se mettent en place tout de suite après le viol, pour protéger la victime. L’événement est occulté et emporte avec lui les émotions auxquelles il est lié. L’avancée dans le temps se fait comme une marche sur des œufs : avec prudence mais sans vie.

Prendre conscience qu’on a été violée ne suffit pas à lever toute cette dissociation. Les sentiments restent toujours bloqués et maintiennent dans un état de survie. C’est cet état qu’il faut combattre pour vivre enfin. Mais rien n’est simple. Savoir ce sur quoi on doit travailler ne suffit pas à le traiter. Quatre ans de psychothérapies disparses ont été nécessaires pour que je dépasse ce blocage et tout s’est accéléré durant les six derniers mois.

J’ai implosé.

J’avais une rage folle et une colère inouïe en moi que je ne parvenais ni à dire ni à laisser sortir. La douleur explosait en moi et j’étais sans défense pour la laisser exprimer. Je n’avais qu’une seule envie : mourir pour ne plus ressentir.

Je n’ai pas pu. Alors j’ai lancé des S.O.S. On cherche du réconfort auprès de ceux qu’on aime quand ça ne va pas mais, en ces moment-là, je n’ai pas su trouver d’aide auprès d’eux. Ni dans l’écriture qui m’avait légèrement apaisée jusqu’alors. Je devais parler. Par l’oral. Retrouver ma voix.

Je me suis dirigée vers la maison des femmes pour participer à leur groupe de parole. Dès ma réunion d’informations, j’ai su que parler me soulagerait. Je devais seulement attendre 6 mois pour que le nouveau groupe de parole se mette en place. J’étais impatiente de guérir.

Dans l’attente, les choses se sont bousculés en moi. Je ne pouvais plus faire semblant de sourire, de vivre, d’être bien. Ce que j’avais mis tant d’énergie à cacher au fond de moi pendant 20 ans ressortait sans me laisser d’autres alternatives. Pour la première fois, je pouvais dire que j’étais malheureuse, que je refusais cette survie, mais, malgré un désir ardent, j’étais toujours bloquée. Je devais agir.

Tout était bon à prendre et à faire pour me donner l’illusion d’avancer. Et là, malgré la psychothérapie, j’avais besoin de plus pour me sentir existé, pour sentir que j’avançais : la nécessité de porter plainte m’a semblé soudainement évidente.

Pourquoi j’ai décidé de porter plainte

1. 20 ans après les faits, je réalise combien je n’arrive pas à « vivre avec », combien j’ai encore mal. J’ai l’impression que la plainte est le seul moyen qu’il me reste pour aller mieux.

2. J’ai envie de vivre, de rire, de sourire. Mais je suis morte de l’intérieur et je ne sais qu’afficher qu’un visage fade et triste. J’ai envie de retrouver celle que j’étais et, pour cela, je dois me confronter à ce qui m’a tuée.

3. J’ai peur des hommes. Je ne recherche ni leur amitié et encore moins leur amour bien que l’idée ne me déplairait pas. Mais je reste bloquée par la peur et j’aimerais démanteler le tout.

4. Ma vie est suspendue depuis le viol, j’agis en pilote automatique, tandis que mon violeur mène sa petite vie tranquille. Face à cette injustice, j’ai trouvé qu’il était judicieux de lui faire face, de faire face à mon passé pour mieux vivre mon présent.

 

En somme, la meilleure raison d’avoir porté plainte, au bout de 20 ans, est la conviction qu’il me reste plein de choses à vivre, à condition que je dépasse mon traumatisme pour exister pleinement et quitter l’état de survie qui est le mien depuis de nombreuses années.

 

Comme évoqué dans mes 9 bonnes raisons de ne pas porter plainte, il y avait cette proximité entre ma famille et celle de mon violeur. L’accuser signifiait avouer à ma famille le drame que j’ai vécu. Il y a quatre ans cela m’aurait paru impossible. Il y a quelques mois cela me semblait vital.

J’ai avoué le crime que j’ai subi à ma sœur, par SMS, en même temps que je lui narrais la nécessité de porter plainte. J’ai toujours pensé que j’étais en faute et que cette faute-là, ma famille me la renverrait et ne me soutiendrais pas.

J’avais tort.

Ma sœur m’a cru tout de suite. Vous n’imaginez pas combien ça apaise d’être crue et entendue. Cette douleur qu’on nourrissait par le silence à mesure qu’on la délivre. C’est comme si je faisais un dépôt de ce secret et que ma sœur l’acceptait pour m’en décharger d’un fardeau.

Elle m’a conforté dans mon désir de porter plainte. Je lui ai envoyé la lettre que j’avais écrite au Procureur. Elle l’a imprimée et envoyée. C’est peut-être anodin comme geste, mais le fait de le prendre en charge à ce moment-là, c’est comme si elle gommait la solitude dans laquelle je m’étais enfermée pendant 20 ans. Je n’étais plus seule.

En cas de viol, il y a deux façons de porter plainte :

  • Directement au commissariat
  • En écrivant une lettre au Procureur de la République

J’ai opté pour cette deuxième option en Mai 2017. Je n’étais pas encore tombée sous le coup de la prescription, qui est de 20 ans après la majorité en cas de viol sur mineur.

Mi-juin 2017, le commissariat m’a téléphoné suite à ma plainte. Quelques jours après, j’ai été auditionnée par une policière de la brigade des mineurs, à qui j’ai raconté exactement la même chose que ce que j’avais mis dans ma plainte. A la fin de mon audition, elle m’a pris un rendez-vous avec une psychologue des UMJ (unités médico-judiciaires) pour déterminer l’impact du psychotraumatisme et si les symptômes décrits correspondent bien à un viol. J’avais rendez-vous 10 jours plus tard. Nonobstant, la policière m’a signalé qu’en l’absence d’aveu de la part de mon agresseur, la plainte serait classée sans suite car nous sommes dans un cas de parole contre parole.

Au bout de 5 mois et sans nouvelles de la part du commissariat, j’ai décidé de les rappeler pour savoir où en était ma plainte. J’ai vite compris que rien n’avait été fait dans cet intervalle mais, mon appel fut au moins utile en cela qu’il a permis aux policiers de s’activer. Ma sœur et l’amie à qui j’ai avoué le viol juste après la levée de l’amnésie traumatique ont été convoquées pour être auditionnées. Quelques jours plus tard, le commissariat m’a contactée : le violeur était en garde à vue. J’avais rendez-vous l’après-midi même pour la confrontation.

Anxieuse, j’ai pleuré. Je n’avais pas le temps de me préparer, je ne savais pas quoi lui dire, ce que je voulais lui dire précisément. C’était la panique !

Après une bonne heure d’attente – retard – au commissariat, c’est arrivé. Il était présent. Moi aussi. La policière m’avait énoncé comment cela allait se passer – interdiction de se parler l’un à l’autre ; dialogue avec elle uniquement. Elle a relu ma déposition puis la sienne avant de me demander si je maintenais ma plainte. Elle en a fait de même avec lui – quant au maintien de son non-aveu – il a maintenu qu’il ne m’avait pas violée. La confrontation s’est fini ainsi. La policière m’a fait sortir pour lui dénoter les mains le temps qu’il signe la confrontation avant de venir me retrouver dans le couloir. J’ai signé à mon tour le compte-rendu de la confrontation. Elle m’a redit que, puisqu’il ne reconnait pas les faits, la plainte serait certainement classée sans suite comme elle me l’avait annoncée au départ. Toutefois, elle a laissé entendre qu’elle me croyait, que des éléments probants allaient dans le sens que j’avais été violée, sans prouver que c’était lui le violeur. Ainsi va la justice française, au pays des droits de l’homme (mâle).

Ouvrir les vannes

Quelques jours après la confrontation, les émotions que j’avais enfermé 20 ans durant se sont libérées. Toutes ensembles et d’un seul coup. Du matin jusqu’au soir, je pleurais sans cesse, en tout instant, partout. Sans prévenir, les larmes coulaient à n’en plus s’arrêter. C’était incontrôlable. Je n’avais plus de prise sur ces émotions que je maintenais en contrôle jusqu’alors.

Pendant environ 3 mois je pensais que mon coeur allait exploser de tous ces sentiments qui coulaient à flot, sur lesquels je n’avais aucune prise. Je trouvais un écho à cette peine en épuisant les vidéos de Flavie Flament, toutes celles où elle évoque son viol au prisme de l’amnésie traumatique, de la lourdeur du secret, du sentiment de solitude… Dans chacune de ses interventions, j’y entendais la peine qui m’étreignait en ce moment. Je savais que c’était un mal pour un bien, que pleurer signifiait que je ressentais de nouveau, que je quittais l’état d’amnésie traumatique, mais sur le moment, c’est ô combien douloureux. Le plus dur c’est de n’avoir personne à qui confier cela, personne pour nous prendre dans ses bras le temps que le chagrin diminue. C’est ce que j’ai ressenti, ce dont j’ai eu besoin, que quelqu’un soit juste présent. Sans forcément dire un mot, mais au moins être là. J’ai trimballé ma peine en tous lieux sans pouvoir la cacher, mais elle a rarement été vue et jamais été entendue.

J’ai puisé la force dans la Foi

J’ai donc fait ce qui m’a sauvé de la dépression, de la folie, des envies de vengeances ou tout autre recueil négatif consécutif du viol : j’ai puisé la force dans la Foi. Je savais qu’après avoir supporté pendant 20 ans, je tenais le bon bout, j’étais au bout du chemin. Il fallait seulement que je m’accroche encore un peu, que je libère ce que j’avais maintenu en tension si longtemps. Je tenais la guérison du bout des doigts, j’en étais certaine. Et la délivrance

Aujourd’hui, le fait de m’être autorisée à pleurer signifie que j’ai accepté le viol comme épisode de ma vie. J’ai reconnecté mon corps et mon esprit. J’ai réconcilié la petite fille de 7 ans avec l’adulte de 27 ans et, en cela, je me suis retrouvée. Accepter de ressentir la souffrance du viol, c’est laisser ouvrir les vannes du bonheur. Car le couloir des émotions est pluriel : il faut sentir la peine pour ressentir aussi la joie. En interdisant l’accès à l’un, je ne laissais pas d’ouverture à l’autre.

Depuis deux mois environ, je suis pleinement heureuse. Je ressens intensément chaque doigt, je retrouve la sensibilité que j’essayais d’étouffer. Je ne regarde plus en arrière : j’ai laissé le passé à sa place. Le présent est le cadeau que je sais désormais apprécier. J’ai appris à m’aimer et, en cela, réparer la blessure d’amour propre qui me poursuivait depuis deux décennies. Je m’accepte, je m’aime, je vis et je souris. Ces quelques verbes peuvent paraître dérisoires mais, après en avoir si souvent été privés, je sais les apprécier à leur juste valeur.

A toutes celles et ceux qui vivent ce cauchemar, je vous garantis que la guérison est possible, même si elle est longue et douloureuse. Mais le chemin de la reconstruction est beau car à son bout c’est nous-même que nous retrouvons.

A celles et ceux qui cotoient des personnes ayant connu des violences sexuelles, ne leur fermez pas la porte. Ecoutez-les, soyez présents, c’est largement suffisant. Ne rendez pas le sujet tabou après qu’on vous l’a confié. Le secret était dur à vous dire, accordez-lui de l’importance par une oreille attentive. Si vous ne vous en sentez pas capable, ne fermez pas la porte et dirigiez cette victime vers une personne qui sera plus à même de l’écouter que vous. Le silence a failli me tuer bien des fois, il fait trop de victimes. Ne le laissez plus agir.

Le viol ne doit pas être tabou dans notre société, même s’il renvoie à l’intime . Car tant qu’il est tu, il profite aux violeurs et nuit aux victimes. Au vu de mes témoignages, vous avez une idée de l’ampleur de ces nuisances. Chacun peut aider à ce qu’elles soient amoindries, par une oreille attentive.

Avec tout mon amour, ainsi que mon soutien aux victimes, je vous promets que le chemin de la guérison est possible. Croyez en vous, au Destin, à l’avenir. Car ce qu’il vous reste à vivre est plus beau que ce sombre épisode de votre vie. Et tant que vous vous empêchez de vivre, c’est à votre violeur que vous donnez raison.

Vous êtes l’artisan de votre bonheur, construisez votre monde idéal. Et faites-vous ce cadeau gratuit : AIMEZ-VOUS.

Contributrice

Asiya Bathily
Asiya Bathily
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