Dossier : Les violences faites aux femmes – L’amnésie traumatique

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L’amnésie traumatique

J’étais impatiente de fêter mon anniversaire, le 19 juillet. 19 ans le 19 juillet, je trouvais que ce serait un anniversaire assez spécial, bien que je n’avais rien prévu pour l’occasion.

Je me souviens que pour cet anniversaire là, mes amis m’avaient organisé un pique-nique, que le matin j’étais allée faire une prise de sang au PAPS et que je portais une robe violette ce jour-là. Je n’imaginais pas encore que, quelques jours plus tôt, j’allais me reconnecter avec mon passé et découvrir tout un pan de mon histoire qui m’avait fait défaut.

La nuit du samedi 11 juillet, je regardais un téléfilm sur France 2. Il relatait la manière dont de jeunes adolescents passaient leurs vacances, entre histoires d’amour et soirées entre potes.

Dans les dernières scènes du film, on voit l’héroïne, une jeune femme blonde, à une soirée alcoolisée avec trois garçons. Ils sont rapidement ivres et dérapent. Cela commence par des attouchements sur la jeune femme qui les repousse. Ils persistent. Elle finit par tomber par terre, vêtue d’un débardeur rouge et d’un jean. Un des garçons commence à se mettre sur elle et à la toucher. C’est là qu’elle comprend qu’elle risque d’être violée. Elle voit l’un des mecs verrouiller la porte d’entrée. Elle hurle, leur demande d’arrêter. Le premier garçon, assis sur elle, la viole. Elle hurle pour qu’ils arrêtent mais ses cris sont noyés dans la maison. Puis il se retire et le deuxième garçon vient à son tour la violer. Malgré ses protestations, les adolescents n’en ont que faire, se contentant de se vider les couilles en elle. Elle supplie du regard le troisième garçon qui, même s’il ne participe pas au viol, regarde ses copains faire – parmi lesquels se trouvent son frère – avant de quitter le salon, refusant ainsi, l’invitation des deux garçons de venir, lui aussi, baiser la jeune femme.

Le lendemain, on l’aperçoit dans la cuisine, face à la fenêtre, le regard tourné vers l’extérieur, les yeux débordant de larmes. C’est l’heure du petit-déjeuner. Le troisième garçon, le plus jeune, vient prendre à manger. On le voit qui hésite à entrer dans la cuisine quand il voit la jeune femme. Il finit par prendre un mug et, d’une voix peu fière cristallisant la double lâcheté dont il a fait preuve, il lui demande : « ça va ? »

La jeune femme tourne légèrement son visage larmoyant vers lui, lui offrant un regard plein de tristesse, de colère et de mépris, avant de retourner à la contemplation de l’horizon, à travers la fenêtre. Le téléfilm s’achève ici. De même que mon amnésie traumatique.

Les images sont apparues clairement, d’une netteté qui ne laissait aucun doute possible à la réalité de leurs existences. Elles coïncidaient avec des sensations dans mon corps. Je ressentais de nouveau sa vieille bite en moi, ses gémissements, l’odeur des poubelles… tout recommençait comme si la scène était en train de se passer.

J’ai vite voulu aller me coucher en espérant qu’à mon réveil, je ne ressentirais plus rien, j’oublierais ces images qui, d’ailleurs, s’inscrivaient dans une histoire autre que la mienne.

Mais quand mes yeux se sont ouverts le lendemain, je n’avais aucun doute. Je devais admettre que ce viol dans mon enfance et vol de mon enfance, faisait bel et bien partie de mon histoire.

J’ai passé la journée dans mon lit avec la violence de ce secret venu des entrailles de mon passé. Je me souviens m’être tournée dans tous les sens, avec l’envie que ça me quitte, que ça retourne dans les tréfonds de mon inconscient, là où il ne me faisait pas mal. J’avais cette douleur en moi, l’envie qu’on la calme et me console mais j’étais seule. Je ne pouvais l’avouer à ma famille. Je ne pouvais l’avouer à quiconque. Je voulais juste mourir pour ne plus ressentir.

En 2009, les blogs étaient vachement en vogue sur la plateforme skyblog. Presque tous les ados en possédaient et y postaient quelques photos et des bribes de vie. Je n’étais pas en reste.

J’ai utilisé ce support pour écrire à mes amis. Je ne voulais pas leur envoyer de SMS, ils l’auraient reçu trop vite. Alors je leur ai envoyé un message privé via leur blog. J’y ai écrit ma détresse, mon désespoir de vivre. D’une certaine manière, c’était une lettre de suicide.

Je n’évoquais pas le viol, mais seulement sa douleur. La douleur qui a traversé le temps et, tel un boomerang projeté de loin, m’est revenu dans le présent avec une force et une peine indicible. Indescriptible. Elle m’en coupait le souffle.

Avec mes mots de l’époque j’ai exprimé cette sensation qui paraissait si grande qu’elle me donnait l’impression de me retirer la vie que je n’avais déjà plus. J’ai envoyé la bombe à 2-3 amis. Et j’ai attendu. Je voulais faire l’aveu de ce drame et, ce faisant, j’espérais ne plus en souffrir.

Je l’ai dit, ce jour-là, à 2 amis. J’ai avoué puis j’ai ordonné le silence. J’ai imposé que rien ne change. Ni pitié, ni gentillesse exacerbée. Je ne voulais absolument pas que l’aveu change nos relations, dans un sens ou dans l’autre. Il fallait donc, après l’avoir su, faire comme si on ne savait rien. Pour que rien ne change.

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