Notre QUEENSPIRATION du jour s’appelle Aissé N’Diaye. Franco-mauritanienne, cette jeune créatrice de 35 ans a lancé en 2014 la marque Afrikanista. Passionnée de photographie africaine, Aissé entremêle mode et questionnements identitaires au fil de ses différentes collections. Engagée et engageante, on vous propose de découvrir le parcours et l’histoire de cette Funky Diva.

Wendie | Comment est née la marque Afrikanista ?

Aissé | Afrikanista, c’est une marque qui rend hommage à ma mère. Il y a 7 ans maintenant, je découvrais une photo studio de ma mère. J’ai eu un vrai coup de cœur.

J’ai commencé à m’intéresser de très près à la photographie africaine grâce à des photographes tels que Seydou Keita et Malick Sidibé. C’est ainsi que l’idée de la marque m’est venue. J’étais en quête de mon africanité, mes origines, mon héritage. Je m’interrogeais sur ma condition en tant que noire, africaine, et femme. Afrikanista, c’est un peu l’aboutissement de toute cette phase de questionnement.

Wendie |Avais-tu fais des études de stylisme ?

Aissé | Il y a encore quelques années, j’étais visual merchandiser/décoratrice d’intérieur. Je m’occupais de l’organisation visuelle des points de vente de l’enseigne pour laquelle je travaillais. Je n’avais pas de formation en stylisme ou modélisme. C’est véritablement cette photo qui a sonné le début de l’aventure.

Wendie | Pourquoi avoir appelé ta marque Afrikanista ?

Aissé | Il y a eu plusieurs tentatives avant que je ne choisisse ce nom. Mais à chaque fois elles ont été avortées pour différentes raisons. Finalement, j’ai penché pour Afrikanista car je voulais un nom qui reste dans les esprits. Je trouvais qu’Afrikanista sonnait bien. J’ai choisi de mettre un « K » à Afrika, car je suis une passionnée de l’Egypte Antique, le K faisant référence à une divinité égyptienne. Et le « nista », avec cette passion pour les cultures africaines et plus particulièrement à la culture subsaharienne.

Le logo d’Afrikanista lui, fait référence à l’oeil d’Horus, un dieu égyptien, l’oeil étant une amulette symbolisant la protection.

Wendie | L’une des particularités de la marque réside dans les épaulettes et les proverbes que l’on peut retrouver sur certains t-shirts. Quelles sont leurs symboliques ?

Aissé | Les épaulettes ont été inspirées des chansons « Diva » et « Run The World » de Beyoncé. C’était une manière de symboliser le Girl Power et ainsi rendre hommage aux femmes indépendantes qui s’assument, ayant du caractère, qui savent d’où elles viennent et où elles vont.

Dans la première collection, j’ai décidé d’inscrire des proverbes africains sur les t-shirts parce que pour moi ils font partie de la moralité africaine. Ils sont drôles et décalés, et ils régissent la vie de tous les jours. Je trouve qu’ils gagnent à être connus et reconnus.

Wendie | Les couleurs bleu, blanc, rouge sont également très présentes dans tes visuels. Ont-elles une signification particulière ?

Aissé | Le bleu, le blanc et le rouge, symbolise ma double culture. Je suis d’origine mauritanienne mais je suis française avant tout. Je suis née et j’ai grandi ici. Aujourd’hui en tant qu’afro française on ne me reconnaît pas en tant que française à part entière. En France, on a tendance à nous renvoyer à notre couleur de peau, à nos origines, à notre confession religieuse…

Dans la nouvelle collection Afrikanista, il y a un t-shirt qui s’appelle KISSIMA où l’on voit le portrait d’un tirailleur sénégalais avec ses médailles qui ont été coloriées volontairement en bleu, blanc, rouge. C’était une manière pour moi de parler de ce pan de l’histoire dont on ne parle pas assez. ¾ des tirailleurs africains étaient embrigadés de force pour servir de chair à canon dans les camps de batailles lors des deux dernières guerres mondiales.

C’est une fierté pour moi d’avoir cette double culture. On nous parle d’identité nationale, comme s’il fallait absolument oublier son passif, son héritage, pour embrasser la culture française. Ce n’est pas possible.

Nous sommes la 3ième génération d’immigrés. On n’a pas besoin de s’intégrer, on est français, on est né ici, on a grandi ici. L’article 1 de la constitution dit que la société est une et indivisible. Malheureusement, c’est faux. Combien de fois sont stigmatisés les musulmans à cause de leur confession religieuse ? Combien d’hommes noirs ou arabes se font contrôler au faciès à cause de leur couleur de peau ? A travers ma marque je n’ai pas peur de dire les choses, je n’ai pas envie de participer à cette hypocrisie générale. Que vous le vouliez ou non, il faudra faire avec nous. C’est ça, Afrikanista !

Wendie | L’art se doit-il d’être politique ?

Aissé | Oui parce qu’à travers l’art tu peux faire passer des messages. Si tu peux faire avancer les choses d’un point de vue politique ou social grâce à ton art, pourquoi ne pas le faire ?!

Wendie | N’y a t-il pas de risques pour une marque d’être militante aujourd’hui ?

Aissé | Tout dépend de la manière de faire passer les messages. Il faut que ce soit fait de manière subtile. Je ne suis pas là pour faire de la « hype ». C’est vrai qu’il y a le côté funky avec les épaulettes …mais ce n’est pas de la « hype ». Afrikanista a pris une tournure involontairement militante. Je pense que ça fait partie de ma personnalité, je déteste les injustes. Je n’aime pas l’hypocrisie.

Wendie |Comment décrirais-tu le style Afrikanista ?

Aissé | Afrikanista, c’est une marque mixte à destination des personnes qui sont en phase avec elle même, qui savent d’où elles viennent, qui s’assument, qui assument leur style vestimentaire et leur héritage. Afrikanista, c’est un style décalé qui se mêle au mélange des matières.

Afrikanista s’articule autour de plusieurs entités : les portraits de famille africaines qui sont un hommage à mes parents et aux anciennes générations, les proverbes africains qui régissent une certaine moralité, les hiéroglyphes égyptiens, et le côté « Funky Diva » avec les épaulettes. La marque est vraiment encrée autour de ces 4 entités là.

Afrikanista, c’est la réappropriation de l’histoire des noirs, racontée par des noirs.

Wendie | Tu viens de sortir une nouvelle collection en collaboration avec l’association Xaritufoto. Dans l’une de tes vidéos de promotion, vous vous rendez dans un foyer de travailleurs à Belleville. Pourquoi était-ce important de montrer cette France là ?

Aissé | Tout simplement, parce qu’il s’agit d’une France que l’on ne montre pas. Les foyers Sonacotra sont intimement liés à l’histoire de l’immigration. Dans les années 60, les foyers Sonacotra (foyers de jeunes travailleurs immigrés) ont été crées pour accueillir les travailleurs immigrés sur une période donnée. Après la Seconde Guerre Mondiale, lorsque les premiers travailleurs immigrés sont arrivés en France pour reconstruire le pays, ils étaient parqués dans ces foyers en attendant de terminer leur mission et de repartir dans leur pays d’origine. Il s’agissait d’une population uniquement masculine à l’époque.

Tous les mois, ces hommes envoyaient de l’argent à leurs femmes et enfants restés au pays. Une manne financière non négligeable pour les politiques de l’époque, car cela signifiait que ces travailleurs ne consommaient pas forcément sur le sol français. C’est la raison pour laquelle Valérie Giscard D’Estaing crée la loi pour le regroupement familial en 74, permettant aux familles de se réunir sur le sol français et ainsi éviter toute fuite économique.

Je voulais montrer une autre image de ces hommes qui travaillent, qui sont pour la plupart français, qui payent leurs impôts et qui participent à l’économie française. Lorsque la France pointe du doigt l’immigration, elle oublie que l’immigration est une conséquence directe de son passé colonial et qu’à une époque elle l’a fortement encouragée.

Plus personnellement, le foyer que je montre dans la vidéo a une signification particulière car il s’agit du foyer dans lequel certains de mes oncles ont habité à leur arrivée en France (quelques-uns y habitent toujours); mon père a également vécu dans un foyer sonacotra avant de se marier avec ma mère.

Wendie | Peux-tu nous parler de ta collaboration avec l’association Xaritufoto ?

Aissé | Xaritufoto, c’est une association qui a été fondé à Dakar en 2010 par Luc Da Silva, fils du photographe béninois Roger Da Silva. A travers son association, il souhaite sauvegarder le patrimoine photographique africain.

Il veut aussi proposer un accompagnement aux ayants droits ou du moins à la famille des artistes photographes africains car beaucoup d’entre eux se sont fait spolier leur art, leur photographie, à l’image de Seydou Keita. Les photographies de la nouvelle collection sont tirées de la collection personnelle du photographe Roger Da Silva et 10% des bénéfices de la marque sont reversés à l’association.

Wendie – On sent que ta famille est très importante dans ton projet. Te soutient-elle depuis le début ?

Aissé | Au début, mes parents étaient assez sceptiques, surtout mon père. Il me disait « jamais personne n’achètera des T-shirts avec des portraits de famille, c’est trop vieux, ça fait bledard ».

Il a commencé à me prendre au sérieux, le jour où le Parisien a consacré un article à la marque en marge d’un événement qui s’appelait Mawasilia. Je ne savais même pas que j’apparaissais dans le Parisien. C’est lui qui l’a vu le premier en prenant son café.

Ma mère elle me soutient depuis le début. Elle a d’ailleurs posé pour la nouvelle collection. La famille c’est important pour moi, c’est la base. En tant qu’africaine, ça fait partie des mœurs, c’est le tronçon.

Wendie | Quelles sont les difficultés rencontrées lors du lancement de ta marque ?

Aissé | L’obstacle principal était le financement. Ensuite, il y a la visibilité de la marque à construire à travers la communication. Ce n’est pas évident lorsque l’on est seule et qu’il faut tout faire.

Cependant, Dieu merci, j’ai eu de belles opportunités très tôt. L’année dernière, j’ai eu l’opportunité de participer à l’exposition So Wax du concept store Merci, et de tenir un pop up store au Comptoir Général. Cette année, j’ai pu participer à l’exposition AFRICA NOW aux Galeries Lafayette entre autre. Ce qui n’est pas négligeable pour une jeune marque comme la mienne.

Wendie | Quelles sont tes sources d’inspiration ?

Aissé | Ma mère bien évidemment. C’est mon premier modèle.

En termes de business, je respecte beaucoup Puff Daddy. Solange m’inspire également. Elle est engagée, elle n’a pas peur de dire ce qu’elle pense et ressens. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé son dernier album. Je pense également à Lauryn Hill et Erykah Badu. Erykah Badu a bercé mon adolescence. En termes de féminité, d’engagement, et même d’un point de spirituel, je trouve que c’est une femme très inspirante.

Je m’inspire également beaucoup des divas des années 70/80, comme Angela Davis, Donna Summer, Grace Jones, Diana Ross. Tu remarqueras que ce sont essentiellement des femmes noires, des femmes engagées, qui assument leur négritude, leur africanité.

Wendie | Qu’est ce que tu as envie de transmettre à tes petits frères et sœurs ?

Aissé | J’ai envie qu’ils soient fiers d’eux. Je considère que l’estime de soi, c’est essentiel que ce soit dans l’entrepreneuriat ou dans la vie de tous les jours. Je veux qu’ils n’aient pas peur de défoncer deux fois plus de portes pour atteindre leurs objectifs. Je leur dis de ne pas avoir peur d’être confronté à des obstacles et surtout de toujours écouter leur cœur et leur instinct. Je veux aussi qu’ils sachent que c’est important d’être entouré de bonnes personnes, de personnes positives et bienveillantes. Je leur dis de ne pas avoir peur de l’inconnu, on a tous une étoile, il faut juste savoir la faire briller.

Wendie | Qu’est-ce qui fait d’Aissé une Reine Des Temps Modernes ?

Aissé | Le fait que je sois en phase et en paix avec moi même. Le fait que je fasse ce que j’ai envie de faire. C’est important de montrer qu’une femme ce n’est pas juste un sexe. Une femme, c’est une personne capable de déplacer des montagnes et qui n’a peur de surmonter des obstacles. Je suis une Reine Des Temps Modernes parce que je suis fière d’être une femme.

Nous sommes des guerrières, encore plus les femmes noires à l’heure actuelle. Quand tu regardes l’actualité et qu’il y a des bavures policières, ce sont toujours les sœurs des victimes qui parlent devant les journalistes. Je pense notamment à Assa, la sœur d’Adama Traoré. 90% des personnes dans les manifestations sont des femmes, Black Lives Matter, ce sont également des femmes à l’origine. Les Nanas Benz au Togo qui ont développé et popularisé le Wax en Afrique de l’Ouest, ce sont des femmes. Les femmes ont toujours été entrepreneuses, entreprenantes.

 

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